Mirza Duraković

Photographer | Filmmaker | Writer

Du baume au diplôme

Du baume au diplôme

Du baume au diplôme

Exposition actuellement visible dans les Salons du Doyen de la faculté de Pharmacie de Paris
4 avenue de l'Observatoire, Paris 6e

« On doit pouvoir parler de sa dépression comme on parle de n'importe quelle autre maladie, comme on dit "j'ai de l'asthme", par exemple, ou "j'ai mal aux genoux". Peu importe. Il faut vraiment que tout ce qui est santé mentale, que ce soit dépression, troubles alimentaires, anxiété ou même un stress lié aux études, on puisse en parler sans que des gens en face nous jugent à cause de ça, ou minimisent la chose ». Lou-Anne, 24 ans, étudiante en tourisme.

La santé mentale des étudiants est un enjeu de santé publique majeur, particulièrement dans un contexte de pandémie, soulignant la nécessité de renforcer la prévention, l’écoute et l'accès aux soins pour tous. Depuis le début de la crise sanitaire en France, ce sujet a fait l’objet de plusieurs articles, manifestations et prises de paroles destinées à mettre en lumière une situation de plus en plus alarmante. En juin 2020, une étude de la Fédération des associations générales étudiantes menée avec Ipsos montrait que 23% des étudiants interrogés avaient eu des pensées suicidaires, tandis que 73% se disaient affectés sur le plan psychologique. Plus récemment, en janvier 2021, une étudiante lyonnaise a menacé de se défenestrer avant d'être rapidement prise en charge, quelques jours après la tentative de suicide d'un autre étudiant à Villeurbanne. Ces situations dramatiques illustrent l’ampleur du problème, qui touche une population étudiante psychologiquement plus fragile en moyenne que la population générale.

Suite au deuxième confinement (du 30 octobre au 15 décembre 2020) et à la médiatisation de nombreux cas de troubles de la santé mentale chez les étudiants, j’ai souhaité réaliser des portraits et des entretiens avec celles et ceux d’entre eux qui ont vécu des épreuves similaires au cours de leur vie et qui ont réussi à trouver une issue, ou simplement une lueur d’espoir. Donner l’image et la parole aux premiers concernés en mettant en avant des récits de parcours de soin encourageants afin de sensibiliser le public, de lutter contre la stigmatisation et de présenter des solutions aux étudiants qui sont dans des situations comparables, telle a été ma démarche, soutenue dès février 2021 par l’association L’Optimiste de la faculté de droit, d’économie et de gestion de l’Université de Paris.

Les portraits et les entretiens de cette exposition sont ceux d’étudiantes et d’étudiants de l’Université de Paris – et d’une personne issue d’une autre université – qui ont surmonté un mal-être, et qui ont choisi de s’exprimer publiquement afin de mettre un corps et des mots sur des situations difficiles qu’ils ont affrontées avec courage et ténacité. Ces jeunes femmes et hommes aux origines et aux parcours différents ont choisi de témoigner afin que d’autres puissent parler de leurs problèmes à leur tour, sans que des gens en face ne les « jugent à cause de ça, ou minimisent la chose ». Ils ont choisi de nous livrer une part intime de leur histoire personnelle dans l’espoir qu’elle puisse aider leurs camarades à aller mieux, alors prenons le temps de les lire, jetons un œil à leur portrait et découvrons leur récit.

Mirza Duraković
Photographe

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En tant qu'étudiants, les membres de L’Optimiste ont eu à cœur d’organiser un évènement destiné à donner une voix à tous les étudiants qui ont souffert de mal-être à un moment de leur vie, et particulièrement durant les longs et durs mois qui se sont succédés. La gravité des douleurs, des maladies et des problèmes psychiques, en ce qu'ils ne sont pas visibles en apparence, est trop souvent minimisée, ajoutant à la douleur le sentiment d'être incompris. Il est souvent dit que les étudiants sont l’avenir, il est important qu’ils soient écoutés et compris de manière à pouvoir construire leur avenir. L’Optimiste et ses partenaires seront toujours là pour faire entendre ces nombreuses voix.

L’Optimiste
Association d’Art et Culture de l’Université de Paris

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Projet financé par la Contribution de Vie Étudiante et de Campus (CVEC)

de l'Université de Paris


en collaboration avec l'association « L’Optimiste » de la faculté de droit, d'économie et de gestion de l'Université de Paris

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Anaëlle
Elena
Émilie
Guillaume
Julian
Laurraine
Lena
Lola
Lou-Anne
Marie-France
Mathilde
Pauline
Raphaël

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« [Le Covid] a eu une incidence, parce que toute cette incertitude a apporté beaucoup d'angoisse, et beaucoup, beaucoup de stress. Et comme mes troubles sont déclenchés par les angoisses et le stress, c'est à ce moment-là que j'ai fait les pires rechutes. Vers le mois de décembre, je voyais tous les autres étudiants autour de moi, même ceux qui étaient les plus inébranlables, tout le monde était complètement déprimé. On ne savait pas encore à l'époque si nos examens allaient être en ligne, s'ils allaient être en présentiel. C'était une grosse source d'incertitude, et puis le premier trimestre constituait un programme qui était immense, très lourd... C'est vrai qu'à ce moment-là, j'ai perdu énormément de poids ».

Anaëlle, 22 ans, est étudiante en quatrième année de médecine. Elle souffre de troubles du comportement alimentaire qu’elle a développés au cours de sa première année commune aux études de santé (PACES). « Souvent, les gens se font une idée très stéréotypée de ce genre de troubles, parce qu'ils s'imaginent que cela se résume à une obsession de la minceur, mais en fait pas du tout ! C'est une obsession du contrôle ». Elle considère que les études de médecine sont « absolument passionnantes », mais que ce sont également « des études très exigeantes où l’on subit une forte pression et qui laissent peu de place pour le reste ».

Afin de s’évader, lorsqu’elle en a le temps (« [Des passions] J'en ai beaucoup (rires), mais je n’ai malheureusement pas forcément le temps de les pratiquer »), elle lit des livres, regarde des films, pratique la photographie, s’adonne à la pâtisserie et fait de longues balades dans Paris. La lecture, en particulier, la « plonge dans un autre univers ». « Ça me permet d’aborder des thèmes, d’avoir des réflexions que je n’ai pas lorsque je me barricade dans le travail. De la même façon que quand je suis concentrée pour étudier, mon esprit est complètement et totalement absorbé dans la lecture, et non plus dans les contrariétés ou dans les angoisses [...] c'est vrai que quand je lis j'oublie tout, et c'est pour ça que ça m’aide autant ».

À l’heure actuelle, elle aimerait se spécialiser dans la neurologie ou l’immunologie. « [...] peut-être que je changerai encore d'avis d'ici-là, mais ce sont les deux spécialités qui m'intéressent pour l'instant ».

ENTRETIEN

Mirza – Bonjour Anaëlle.

Anaëlle – Bonjour.

Mirza – Est-ce que tu peux te présenter ?

Anaëlle – Alors je m'appelle Anaëlle, j'ai 22 ans et je suis en quatrième année de médecine à l'ex-Université Paris Descartes, l'Université de Paris aujourd'hui.

Mirza – D'accord. Est-ce que tu peux nous décrire un petit peu tes conditions de vie ? Comment ça se passe ?

Anaëlle – Je vis chez mes parents, avec trois frères. J'ai de très bonnes conditions de vie, je ne suis pas toute seule.

Mirza – T'as de l'espace pour réviser, pour travailler ?

Anaëlle – Oui, j'ai une chambre, donc j'ai la chance d'avoir mon espace personnel.

Mirza – Et comment est-ce que tu occupes tes journées, pendant les études ?

Anaëlle – Quand je fais autre chose que travailler ?

Mirza – Non, ta journée typique. T'étudies, tu pratiques, t'es en stage ? Comment ça se passe ?

Anaëlle – C'est très variable. La plupart du temps, je suis en stage à l'hôpital ou bien je vais étudier à la bibliothèque. Avant le Covid nous avions déjà la possibilité de suivre nos cours à distance avec leur captation vidéo ce qui permettait une organisation plus flexible dans notre travail. Donc beaucoup d'heures de bibliothèque. Et sinon, j'ai aussi des petits jobs à côté, je donne des cours particuliers ou je travaille dans un laboratoire quelques heures par semaine. Ça occupe l'essentiel de mon temps.

Mirza – T'as des passions, des hobbies que t'arrives à pratiquer à côté de tout ça ?

Anaëlle J'en ai beaucoup (rires), mais je n’ai malheureusement pas forcément le temps de les pratiquer. J'aime beaucoup la photo, prendre les photos, les faire développer, essayer de m'amuser avec la composition quand je développe mes photos. J'aime beaucoup lire. Cuisiner aussi, essayer plein de nouvelles recettes – surtout les pâtisseries, essayer d'élaborer des choses un peu compliquées etc.

Mirza – D'accord, c'est assez riche, il y a beaucoup de choses. Est-ce que tu peux nous parler de tes études ? Comment ça s'est passé ? Comment tu décrirais ton cheminement au cours de ces quatre années de médecine ?

Anaëlle Ce sont des études qui sont absolument passionnantes. Comme j'étais quelqu'un de très curieux, j’ai été largement comblée à ce niveau-là. Je dirai que j'aime vraiment ce que je fais, j'adore le contact avec les patients parce que c'est l'autre aspect, pouvoir parler aux gens, les rassurer. Tout ce contact humain. Mais c'est vrai que ce sont des études très exigeantes où l’on subit une forte pression et qui laissent peu de place pour le reste. Comme je suis quelqu'un d'assez angoissée, c'est par moments assez difficile à vivre. Ce sont des études où il faut savoir s’adapter, se cadrer, s'organiser parce que la fac n’apporte finalement aucun cadre. Et ce sont des études où malheureusement on fait essentiellement du bachotage et moins de réflexion, je trouve ça un peu dommage.

Mirza – D'accord. Est-ce que tu peux nous parler de la façon dont tu as vécu tes études, du point de vue psychologique ?

Anaëlle Tout a commencé en première année, où j'ai développé des troubles du comportement alimentaire. Souvent, les gens ont une idée très stéréotypée de ce genre de troubles, parce qu'ils s'imaginent que cela se résume à une obsession de la minceur, mais en fait pas du tout ! C'est une obsession du contrôle. Et quand je suis arrivée en première année, les résultats n’étaient au début pas à la hauteur, je voyais que je n’arrivais pas du tout à avoir le niveau, et que donc je n’avais pas du tout le contrôle dans mes études – ce qui avait toujours été le cas auparavant. J'avais commencé à... manger pour combler ma frustration, c’est plutôt courant, je mangeais beaucoup de sucre. Mais j'ai toujours été quelqu'un de naturellement assez mince, assez maigre en fait. C'est ma morphologie et celle de mes parents. Et donc en prenant du poids j'ai eu en même temps la sensation de ne même plus avoir le contrôle sur mon corps, en plus du reste. Et à ce moment-là, j'ai commencé à faire de l'anorexie parce que j'avais la sensation de reprendre justement le contrôle dans quelque chose. Et donc maintenant, à chaque fois que je suis angoissée – parce ce qui déclenche les angoisses, c'est de pas réussir à être assez performante, de pas réussir à avoir fait assez dans une journée, étudier assez, fait suffisamment de travail... – il y a ce trouble qui va reprendre le dessus. Et pour reprendre le contrôle, je vais manger moins et je retombe dans l'anorexie systématiquement. Voilà... en résumé les angoisses occasionnées par mes études ont occupé un terrain psychologique qui était déjà fragile pour me conduire à développer des troubles du comportement alimentaire.

Mirza – Est-ce que t'as identifié ce qui, dans les études en particulier, te faisait sentir comme ça ? Est-ce qu'il y a un élément, la charge de travail, la compétition... ? Ou alors c'est un tout ?

Anaëlle – C'est vraiment un tout, parce que tous ces éléments sont présents en médecine. Il y a la charge de travail, mais la charge de travail dans un contexte de compétition, donc forcément de temps limité, et surtout ce n’est pas seulement pour un examen, c'est pour un concours. Donc le résultat va avoir un impact énorme pour la suite, puisqu’il conditionne tout le reste... En premier lieu pour s’engager dans les études de médecine, puis pour choisir la spécialité de l’internat, le lieu d’exercice. Donc c'est énormément de stress, parce que ce sont des enjeux qui sont énormes. Et d’autre part l’idée selon laquelle quand on fait médecine, on doit être inébranlable est à mon sens assez omniprésente. C’est-à-dire qu’on ne doit pas se plaindre, on ne doit pas aller mal, pas être malade, parce qu'on va devoir un jour supporter la souffrance des autres, et qu'il faut avoir cette capacité à encaisser, cette capacité à ne pas se laisser envahir par nos émotions, à pouvoir les mettre de côtés, les dominer pour avancer. Et ça, très tôt, c'est exprimé de façon implicite comme une qualité, une aptitude essentielle à avoir.

Mirza – Tu me parlais aussi de l'institution, de l'organisation de l'université, etc. Ça aussi, ça a pu exercer une pression supplémentaire ?

Anaëlle – Oui complètement. Pour remettre les choses dans leur contexte, ma promotion a été la première à fusionner avec celle de l’université de Paris Diderot pour former la super promo de l’Université de Paris. Les conséquences directes de cette fusion sont, entre autres, un nombre inédit d'étudiants. Et l’administration, l’organisation s’est retrouvée complètement dépassée. Et le résultat de tout cela c’est beaucoup d’incertitude, une mauvaise communication avec les étudiants, une nouvelle organisation des programmes pas du tout aboutie, des résultats de partiels deux mois plus tard… Donc lorsqu’on est déjà stressée de nature toute cette incertitude et ce changement se révèlent extrêmement anxiogènes et encore plus dans le contexte du Covid. Les services psychologiques mis en place ne sont pas non plus très performants... Il y a le service psychologique de la fac, avec des gens très compétents mais dépassés également et l’offre est insuffisante. Les autres systèmes d’aide pour les étudiants ont des listes d'attente interminables... Enfin il faut savoir que les études de médecines sont en train d’être complétement réformées. On a l'impression souvent de ne pas être vraiment entendus. Surtout en comparaison avec d’autres formations paramédicales, en pharmacie, en licence de biologie, ou en dentaire – où bien sûr ce sont des promotions plus petites – mais leur administration semble bien plus performante, bienveillante et à l'écoute. A l’inverse je ne ressens pas du tout cette bienveillance avec notre administration et c'est dommage. Cette année, il y avait un étudiant de quatrième année qui s'est suicidé. Il y a plusieurs internes aussi. Et si l’organisation et le contexte des études ne sont pas nécessairement directement responsable de ces drames, ils ont, à mon sens, grandement pu les occasionner.

Mirza – Et le Covid dans tout ça, est-ce que tu peux nous raconter comment ça t'a impactée ?

Anaëlle – Eh bien dans ces études nous étions évidemment très concernés. Et cela a pu constituer un avantage ; on pouvait quand même sortir et largement rester occuper. Donc, la solitude physique, je ne l’ai pas tant ressentie. Bien sûr, je ne voyais plus mes proches, mais par mon travail au laboratoire dans ma routine je voyais du monde quotidiennement. Mais la solitude psychologique était bien là, et pour l’oublier je me suis surinvestie dans mon travail. Je ne faisais que ça. Donc le Covid était devenu omniprésent dans tous les aspects de ma vie. C'était présent dans mes cours, c'était présent dans le travail que je faisais, c’était le principal sujet de conversation avec mon entourage. D’autre part, le problème pendant le Covid, c'est que l'organisation était plus dure à tenir. C'est-à-dire qu'il n'y avait plus de bibliothèque, donc il fallait s'organiser autrement pour travailler. On peut étudier chez soi quand on étudie deux ou trois heures par jour, mais quand on travaille en médecine, ça peut aller jusqu'à plus de 10 heures par jour de travail. Donc il faut une coupure, que l'endroit où on se couche, ne soit pas le même que celui où on a travaillé et où on a mangé, sinon on devient complètement fou... J'étais devenue improductive, incapable d’étudier chez moi. Et avec le confinement, toute ma famille était à la maison, donc on était tous ensemble en même temps – ce qui arrive rarement – et c'était un peu difficile de travailler dans ce contexte. Il fallait trouver une toute nouvelle organisation, avec une charge de travail qui était assez importante. Et c’est ça qui a été le plus dur ; s’adapter en permanence avec les nouvelles règles et restrictions pour organiser mon travail et gérer mes troubles.

Mirza – Tu l'as vécu comme une période assez difficile.

Anaëlle – C'était une période très stressante et angoissante.

Mirza – Et au niveau de tes troubles du comportement alimentaire, est-ce que ça a eu une incidence, aussi ?

Anaëlle Ça a eu une incidence, parce que toute cette incertitude a apporté beaucoup d'angoisse, et beaucoup, beaucoup de stress. Et comme mes troubles sont déclenchés par les angoisses et le stress, c'est à ce moment-là que j'ai fait les pires pics. Vers le mois de décembre, je voyais tous les autres étudiants autour de moi, même ceux qui étaient les plus inébranlables, tout le monde était complètement déprimé. On ne savait pas encore à l'époque si nos examens allaient être en ligne, s'ils allaient être en présentiel. C'était une grosse source d'incertitude, et puis le premier trimestre constituait un programme qui était immense, très lourd... C'est vrai qu'à ce moment-là, j'ai perdu énormément de poids. Je n’étais pas grosse de base, donc c'était un peu... Et pour éviter d'y penser, je me suis réfugiée dans le travail – Il faut dire que ces études sont idéales quand on veut se noyer dans le travail pour refouler. Donc je ne faisais que ça, et je ne mangeais presque plus. Je partais très tôt pour aller travailler au laboratoire, ensuite j'étudiais tout l’après-midi, puis toute la soirée, et le lendemain j'enchaînais avec la même chose. Donc en fait, je ne pensais plus. J'étais comme un robot. C'était une période, quand j’y pense maintenant - assez compliquée...

Mirza – Et tu penses que ce comportement – un peu comme un robot, le fait de ne pas y penser, de se plonger dans le travail – c'est une stratégie que t'as développée inconsciemment pour t'en sortir ?

Anaëlle – Ah oui complètement. On peut toujours se plonger dans le travail, que ce soit les cours ou les stages à l'hôpital. En fait en médecine, on ne pourra jamais tout avoir vu, tout avoir fait, les ressources sont infinies. Donc c'est vrai qu'on peut très vite ne faire que ça si on en fait le choix

Mirza – Est-ce qu'il y avait des choses qui t'ont permis de tenir ou de t'en sortir ?

Anaëlle – Il y avait plusieurs choses. Le contact avec les gens, parce que comme j'étais dans un laboratoire, je voyais beaucoup de monde, je discutais avec les patients... D’autre part j'étais envoyée dans leurs différents labos dans Paris, et avec le confinement, comme on ne sortait plus, j’ai arrêté de prendre les transports je faisais tout à pied. Je marchais pendant des heures dans Paris. Et juste Paris, en fait, ça me faisait énormément de bien. C'était aussi à double tranchant, c'est-à-dire que voir les quartiers vides, des quartiers qui étaient tellement vivants avant ça faisait quelque chose. Mais c'est vrai que juste, marcher pendant des heures dans Paris, partout, tout faire à pied parce que j'avais une attestation par rapport à mon travail c’était une chance.

Mirza – Et sinon, au cours d'autres épisodes que t'as eu précédemment, avant le confinement, etc. – des épisodes de pic, comme tu disais – qu'est-ce qui te permettait d'en sortir ?

Anaëlle – Tout ce qui n'était pas de la médecine (rires). Je lisais beaucoup. Pouvoir s’évader par la lecture, ça m'a beaucoup, beaucoup aidé. En fait, avant le premier confinement, toute ma vie était organisée pour ne pas tomber dans mes troubles. J'avais une organisation bien rodée où je savais ce que j'allais faire, et si je suivais cette organisation, tout se passait très bien ; j’avais le contrôle de ma vie. Et du coup, me retrouver enfermée chez moi, je savais que ça allait très mal finir. Donc j'ai dû trouver une autre organisation, et à ce moment-là, vu que ça me laissait plus de temps pour faire autre chose que la médecine, j'avais commencé à suivre des MOOC en histoire de l'art – à l'époque il y avait beaucoup de contenus qui sont passés en virtuel. Et ça, ça m'a beaucoup aidé. L’art également parce que les musées avaient développé des galeries virtuelles – notamment la National Gallery à Londres, on pouvait suivre les tableaux et il y avait toute l'histoire du tableau, ce qui n'est même pas le cas quand on visite le vrai musée. Donc ça, c'était très intéressant. Et il y avait des festivals de courts métrages aussi à ce moment-là, qui sont tous passés en ligne. J'ai pu voir aussi plein de films, du vieux cinéma etc.

Mirza – Et comment tu te sens quand tu lis un livre qui n'est pas un livre de médecine ?

Anaëlle Ça me plonge dans un autre univers. Ça me permet d’aborder des thèmes, d’avoir des réflexions que je n’ai pas lorsque je me barricade dans le travail. De la même façon que quand je suis concentrée pour étudier, mon esprit est complètement, totalement absorbé dans la lecture. Et non plus dans les contrariétés ou dans les angoisses. C'est vrai que quand elles sont trop fortes, j'ai du mal à me concentrer sur ce que je lis donc c'est compliqué, mais... Mais oui, c'est vrai que quand je lis j'oublie tout, et c'est pour ça que ça m’aide autant.

Mirza – Et aujourd'hui, rétrospectivement, quand tu penses au chemin que tu as accompli, à ce qui t'es arrivé, est-ce que tu aurais imaginé que tu développerais toutes ces forces pour y arriver ? Est-ce que tu penses que ton expérience t'a rendue plus forte quelque part, aujourd'hui ?

Anaëlle – Bien sûr. Je pense d'une part que c'est un exercice – réussir à trouver l'énergie d'en même temps, pouvoir suivre les cours, avoir de bonnes notes, travailler à un rythme assez soutenu et surtout mettre la même énergie dans le fait de lutter contre les troubles alimentaires, ne pas craquer, et ce absolument tous les jours... En fait, la moitié de mon énergie n’est dédiée qu'à ça, donc forcément ça me laisse moins d'énergie pour le reste... Mais globalement, je ne pensais pas avoir autant de ressource par rapport à tout ça, et c’est ce qui me fait peur parce que j'ai peur de ne pas toujours réussir à composer avec tout ça pour le reste de mes études... Cette année, il y a eu des moments très, très dépressifs où j'avais l'impression d'être arrivée au bout de mes capacités, et ça me faisait assez peur.

Mirza – C'est très intéressant, et du coup qu'est-ce qui te redonnait de l'espoir à ce moment-là ? Quand t'avais ces peurs, est-ce qu'il y avait quelque chose qui te disait "non non, en fait je peux le faire" ?

Anaëlle Voir tout ce que j'avais déjà traversé, et me dire que j'arriverai à trouver la détermination de continuer et continuer pour un objectif magnifique. J'ai vu à un moment donné – où j'étais mentalement assez mal – que c'était presque physiopathologique, c'est-à-dire que ce n’était pas seulement un état un peu anxieux ou dépressif, c'est que ça n'allait pas dans ma tête, et je pense que si j'ai cette capacité à aller mieux, à trouver la détermination de réussir à me battre, c'est que mentalement, ça va. Mais je me dis que pour les personnes qui ont de vrais troubles, des troubles dépressifs ou tous les troubles psychiatriques, ne pas avoir cette capacité de lutter, parce que c'est leur pathologie, ça aide à relativiser.

Mirza – Et toi, t'as consulté ? Tu as pris un traitement ?

Anaëlle – Juste avant le premier confinement, on avait reçu un message de la faculté qui nous informait de la possibilité d'avoir des consultations psy. Donc j'avais justement utilisé les ressources de la fac... En fait, j'avais trouvé ça assez limité. C'est-à-dire que... Il y a trois options : il y a les psychologues de la fac, qui sont très bien, vraiment, des gens extrêmement gentils, bienveillants et compétents, mais le problème c'est que la demande est énorme. Et donc ce sont des séances parfois de moins de 30 minutes, ce qui est peu. Il y avait quand même une régularité toutes les semaines. Ensuite, pour tous les étudiants à Paris, il y a un centre qui s'appelle le BAPU, et là ce sont des listes d'attente interminables. Quand j'avais envoyé un message pour consulter au moment du premier confinement, c'était en mars 2020, j'ai reçu une réponse pour dire que j'avais rendez-vous à la fin de la liste d'attente en décembre 2020... Et enfin, il y a un système dont on parle beaucoup qui s'appelle Nightline, qui a été mis en place. Donc ça aussi j'ai essayé à des moments où j'étais vraiment mal, et si l’initiative est bonne j'ai trouvé que c'était assez mal fait, notamment le service de chat – puisque c'est sur le modèle anglo-saxon, si j'ai bien compris – et les personnes de Nightline ne peuvent pas émettre de jugement, ou donner des conseils ou quoi que ce soit... Et je trouvais que c'était trop poussé, on avait l’impression de parler à un système de réponse automatique. Après, c'est mon opinion, peut-être que ça a bien fonctionné avec d'autres personnes. Enfin il y avait des psychiatres, mais les séances sont couteuses et inabordables lorsqu’on est étudiant .

Mirza – Merci beaucoup Anaëlle. Tu parlais de la pâtisserie. Est-ce qu'il y a une pièce en particulier dont tu es fière, dont tu te souviens ?

Anaëlle Un avantage du confinement, c’est que ça m’a laissé la possibilité de faire tout ce dont je n’avais en pratique jamais de temps à consacrer, et du coup j'ai appris à faire très, très bien les Paris-Brest. Donc j'étais assez fière de mes Paris-Brest. Je faisais des macarons aussi, j'avais enfin réussi à faire les coques – parce que ça c'est dur à faire (rires).

Mirza – Et comment tu te sens quand tu fais de la pâtisserie ? C'est le résultat qui t'intéresse le plus, ou c'est quand tu le fais ?

Anaëlle – C'est très particulier, même si j’ai un rapport très complexe avec la nourriture, j'aime beaucoup manger. J'adore trouver les meilleurs ingrédients possibles pour réussir une recette, me perfectionner. Et le résultat final, le travailler dans le plus de détails possibles. Ça j'aime beaucoup, le côté un peu perfectionniste. Et ce que j’apprécie c'est qu'à partir du moment où on commence, on peut toujours s'améliorer. En fait, trouver une recette et essayer d'arriver au résultat le plus parfait possible, c'est ça que j'aime. Parce que c'est très difficile parfois, mais c'est quand même atteignable.

Mirza – Merci beaucoup Anaëlle. Est-ce qu'il y a un mot que tu voudrais dire sur le sujet du mal-être psychologique et de la santé mentale des étudiants en général ? Ou juste en médecine... Un conseil que tu pourrais donner aux gens qui ne se sentent pas bien ?

Anaëlle – Je sais pas si c'est propre aux étudiants en médecine, parce qu'on voit quand même beaucoup de personnes en grande souffrance, donc on a souvent tendance à se dire que ce qu'on peut ressentir est dérisoire par rapport à la souffrance de quelqu'un qui a un cancer, ou de lourds troubles psychiatriques ... Je pense que souvent, on perd cette capacité à prendre du recul, et on sous-estime son mal être. Après je pense que ce n’est pas forcément le propre des étudiants en médecine, ça va être assez courant, mais je dirais ne pas perdre de vue que c'est normal, d'aller mal, et qu'il faut pouvoir en prendre conscience avant d'arriver à un niveau où ça devient très grave.

Mirza – Merci. Et comment tu comptes t'orienter pendant tes études ? Et puis après, qu'est-ce qui t'intéresserait de faire plus tard ?

Anaëlle – Au début, j'étais partie avec l'idée de faire de la psychiatrie. J'ai complétement changé d'avis. J'aimerais beaucoup faire de la neurologie, et il y a une autre matière qui m'a beaucoup intéressée – et qui forcément avec le Covid est devenue assez à la mode – c'était l'immunologie. J'ai choisi cette matière pour mon master 1 et j’ai adoré c’est à la base de toute la médecine et il y a bien plus de réflexion. De l'immunologie ou de la neurologie, peut-être. Ou peut-être que je changerai encore d'avis d'ici-là, mais ce sont les deux spécialités qui m'intéressent pour l'instant.

Mirza – D'accord, merci beaucoup Anaëlle.

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« […] on fait notre propre chemin [...] donc il faut chercher les forces en nous et généralement, on les a même si on ne le réalise pas. C'est juste qu'on se dévalorise mentalement, etc. Il ne faut pas se dévaloriser, il faut se raccrocher à des petites choses et surtout, si on en sent la nécessité, il faut en parler. C'est vraiment super important, que ce soit avec des professionnels ou avec des gens de confiance – mais pas avec n'importe qui non plus parce que ça peut être pire pour nous après – et surtout, de croire en soi et de pas abandonner à la première difficulté ».

Elena, 18 ans, est étudiante en droit et ancienne licenciée en athlétisme (demi-fond, cross, 1 000 et 1 500 mètres sur piste). Son mal-être est « apparu en cinquième ». « Au début, ça avait commencé par des scarifications, vraiment un mal-être profond, psychologique. À partir de la quatrième, je suis tombée dans les troubles du comportement alimentaire et je ne m'en suis pas réellement sortie avant la fin de ma terminale ». Hospitalisée à plusieurs reprises, elle garde un souvenir douloureux de ces expériences infructueuses. « Ces hospitalisations – pour moi en tout cas – ça m'a pas aidée du tout. Ça me rendait encore plus mal, parce que je pars du principe que quand on est dans ces troubles du comportement, on se sent seule et on n'a plus vraiment l'envie de vivre. [...] dans mon cas, j'étais enfermée, je n'avais pas de contact avec mes parents, avec l'extérieur, et je pars du principe que ce n'est pas dans ces conditions-là qu'on va redonner [...] l'envie de vivre, à un malade. Et donc, pour moi ça ne m'a pas du tout aidée ». Elle décrit ses troubles du comportement alimentaire comme un phénomène paradoxal, entre désir de contrôle et absence d’emprise sur son propre destin : « Quand on est dans ces troubles-là, généralement on nie, on ne veut pas le montrer, on trouve des excuses […] Mentalement, oui j'étais... J'étais très faible, j'étais démunie, mais d'un autre côté j'avais l'impression d'avoir le contrôle, de contrôler ce qui se passait dans ma vie, de contrôler tout ce qu'il y avait, parce que je contrôlais mon poids. Et je pense que dans ce trouble-là, en tout cas dans l'anorexie – puisque ça a été diagnostiqué comme ça pour moi au début – c'est aussi des caractéristiques... On a besoin d'avoir ce contrôle-là, mais d'un autre côté on n'a aucun contrôle sur ce qui se passe […] quand on est à l'hôpital, gérée par des adultes, des soignants qu'on ne connaît pas, ça veut dire qu'on n'a pas totalement le contrôle ».

Petit à petit, elle a réussi à s’en sortir grâce à ses études, à une grande force intérieure et au sport. « Je me suis raccrochée aux études en me disant que c'était un peu la seule valeur sûre que je pouvais avoir, que tout ce qu'il y avait autour, je n'étais pas sûre. J'étais dans un moment de doute, un petit peu de tout... […] Et après, je m'évadais comme je pouvais dans des livres ou autre, mais... Vraiment, mes études et me dire qu'un jour je m'en sortirai. Et puis le sport aussi, parce qu'à ce moment-là, je faisais encore du sport et j'avais des objectifs assez gros quand même, que ce soit les régionales, les France de cross, voilà... Donc c'est ce qui m'a aidée à tenir ».

Après sa licence, elle aimerait continuer en master. « Quel master exactement ? Je ne sais pas encore. Et plus tard, travailler dans la diplomatie, ce serait quelque chose qui m'intéresserait énormément. […] Parce que j'adore tout ce qui est relations internationales et les liens entre les pays, le fait de pouvoir parler plusieurs langues, les domaines aussi que ça implique que ce soit économique, social, politique... Voilà ».

ENTRETIEN

Mirza Bonjour Elena.

Elena Bonjour.

Mirza Est-ce que tu peux te présenter ?

Elena Je m'appelle Elena, j'ai 18 ans, je fais des études de droit à l'Institut catholique de Paris. J'ai pratiqué l'athlétisme durant plusieurs années.

Mirza Est-ce que t'habites à Paris chez tes parents, dans une maison, un appartement ? Comment ça se passe ? Est-ce que tu pourrais nous décrire tes conditions de vie ?

Elena J'habite en région parisienne, chez mes grands-parents pour mes études, et je retourne chez mes parents une fois par mois, dans le Loir-et-Cher.

Mirza Et t'es plutôt heureuse de tes conditions de vie ici ?

Elena Oui, je suis très heureuse, après cette année a été particulière... On n'a pas forcément eu l'occasion de faire beaucoup de rencontres, d'avoir une année scolaire normale, mais en tout cas, en ce qui concerne ma famille, mon logement, ça s'est très bien passé. Il n'y a pas de souci.

Mirza Tu travailles à côté pour financer tes études ?

Elena Non... Non, j'ai trop d'heures de cours pour me permettre de travailler à côté...

Mirza Est-ce que t'as des passions, des hobbies ?

Elena Oui, j'adore aller au musée. J'aime beaucoup lire et faire du sport. J'adore aussi regarder des films, je passe beaucoup de temps à regarder surtout des films des années 60, des choses comme ça...

Mirza Ah oui, quels films en particulier ?

Elena Le dernier film que j'ai regardé, c'était Rocco et ses frères, un film avec Alain Delon. Ce film est juste génial. Après, j'en ai beaucoup que je pourrais citer... J'ai une liste énorme. C'est surtout à partir du premier confinement que j'ai commencé à réellement regarder beaucoup de films comme ça et à m'y intéresser. Ce qui me passionne, c’est l’histoire véhiculée par ces films, le vocabulaire employé, les tenues…

Mirza D'accord. Et tu parlais de l'athlétisme aussi, tu pratiques encore l'athlétisme ?

Elena J'ai arrêté l'athlétisme quand je suis arrivée à Paris, et j'avais arrêté un an aussi entre mes 6 ans d'athlétisme suite à des problèmes de périostite. C'est la membrane sur l'os au niveau du tibia qui se décolle... Et donc j'avais dû arrêter. Sinon, j'étais sur le demi-fond. Je faisais les cross et quand j'étais sur piste, 1000 mètres ou 1500.

Mirza Ça te manque de plus en faire ?

Elena Ça me manque parce qu'il y avait une ambiance et un esprit d'équipe vraiment formidables dans le club dans lequel - j'étais à l'AJBO à Blois. Mais je continue quand même à courir à côté, toute seule, mais c'est vrai que c'est pas pareil. Avec le club il y avait des compétitions très régulièrement, un week end sur deux ou tous les week ends. C'était une ambiance très sympa.

Mirza Ok, et tu peux nous parler un peu de tes études cette année ? Comment ça s'est passé - tu parlais un peu du confinement ?

Elena Oui, j'ai commencé l'année à l'Institut catholique de Paris en Sciences économiques et sociales et sciences politiques, et au début du deuxième semestre, à partir du moment où j'ai eu mes résultats du premier semestre, j'ai demandé à changer et à passer en droit et sciences politiques, toujours à l'Institut catholique de Paris. J'ai eu la chance d'avoir cette demande acceptée au vu de mes résultats du premier semestre. Les deux licences sont très intéressantes, j'ai demandé ce changement par rapport à la profession que j'aimerais exercer plus tard, mais au niveau du suivi ça s'est très bien passé. Au niveau des cours, j'ai trouvé ça très intéressant. Après, c'est vrai que comme on n'a pas forcément eu l'occasion d'être régulièrement avec le groupe de TD ou avec des gens de la licence, c'était un peu compliqué quand on loupait un cours, de le rattraper. Mais en général, ça, c'est quand même bien passé.

Mirza Et par rapport au sujet du projet, est-ce que tu peux me parler de ton mal-être psychologique, quand est-ce qu'il est apparu et comment il s'est manifesté ?

Elena Il est apparu en cinquième, je dirais. Au début, ça avait commencé par des scarifications, vraiment un mal être profond, psychologique. À partir de la quatrième, je suis tombée dans les troubles du comportement alimentaire et je ne m'en suis pas réellement sortie avant la fin de ma terminale. J'ai été pendant plusieurs années dans les troubles du comportement alimentaire et mes parents ne l'ont pas su au début. Ils ont commencé à le voir suite à une période où, en seconde, j'ai changé d'établissement en cours d'année et je suis venue chez mes grands-parents en région parisienne. J'ai donc plus vu mes parents pendant une longue période. Mon père était parti en voyage et quand il est revenu - je suis revenue pile à ce moment-là chez mes parents - il m'a dit "ça va pas, c'est plus possible, et je ne m'en étais pas rendu compte mais là, ton état physique, ça ne va pas". A partir de ce moment-là là, j'ai commencé à avoir un suivi régulier - il ne m'a pas laissé repartir pour la suite de mes études - j'ai donc eu ma première hospitalisation. Et avant ça... En troisième, l'année d'avant, ma mère avait retrouvé une fois une feuille de salade dans les toilettes. Donc, elle avait vu que je m'étais fait vomir, mais j'avais nié. Quand on est dans ces troubles-là, généralement on nie, on ne veut pas le montrer, on trouve des excuses - aussi incongrues qu'elle soient, généralement ça passe. Et après, j'ai commencé les hospitalisations. Mentalement, oui j'étais... J'étais très faible, j'étais démunie, mais d'un autre côté j'avais l'impression d'avoir le contrôle, de contrôler ce qui se passait dans ma vie, de contrôler tout ce qu'il y avait, parce que je contrôlais mon poids. Et je pense que dans ce trouble-là, en tout cas dans l'anorexie - puisque ça a été diagnostiqué comme ça pour moi au début - c'est aussi des caractéristiques... On a besoin d'avoir ce contrôle-là, mais d'un autre côté on n'a aucun contrôle sur ce qui se passe. On a le contrôle de notre poids, mais du reste, quand on est à l'hôpital, gérée par des adultes, des soignants qu'on ne connaît pas, ça veut dire qu'on n'a pas totalement le contrôle. Et après, mes hospitalisations se sont enchaînées entre la seconde et la terminale. En seconde, j'en ai pas énormément eues, j'ai pu finir mon année, et c'est à partir de la première que j'en ai eues plus régulièrement. Une semaine par ci, par là, deux semaines, trois semaines, un mois... Et voilà comment c'est arrivé, un petit peu... Il n’y a pas une cause précise. Je pense que ces choses-là, ces troubles du comportement alimentaire, généralement on cherche une cause, mais il y en a pas qu'une seule. Il y a peut être un élément déclencheur, mais après il y a beaucoup de choses qui se rajoutent et puis... La vie n'est pas toute simple, donc... Voilà.

Mirza Et comment tu te sentais, pendant ces hospitalisations ? Est-ce que ça te permettait de t'en sortir ou au contraire, ça ne marchait pas ?

Elena Ces hospitalisations - pour moi en tout cas - ça m'a pas aidée du tout. Ça me rendait encore plus mal, parce que je pars du principe que quand on est dans ces troubles du comportement, on se sent seule et on n'a plus vraiment l'envie de vivre. Et à l'hôpital, on y est enfermée - dans mon cas, j'étais enfermée, je n'avais pas de contact avec mes parents, avec l'extérieur - et je pars du principe que ce n'est pas dans ces conditions-là qu'on va redonner envie ou espoir, ou... Oui, l'envie de vivre, à un malade. Et donc, pour moi ça ne m'a pas du tout aidée. Peut-être on dira que ça m'a aidée dans le sens où j'ai repris un petit peu de poids. J'en suis pas... J'en suis pas morte, donc peut-être qu'à un moment ça a été vitalement obligatoire de passer par ce stade-là. Mais au niveau psychologique, je pense que ça m'a pas réellement aidée. Après, j'étais dans une unité, c'était la pédopsychiatrie, donc c'était pas spécialisé dans les troubles du comportement alimentaire... C'est peut-être aussi pour ça que je n'ai pas eu un suivi vraiment formidable. C'était vraiment pas adapté.

Mirza Et qu'est-ce qui t'aidait justement, à garder le contact avec la vie et à garder espoir que ça aille mieux ?

Elena Alors, moi je me raccrochais à mes études. Je me suis raccrochée aux études en me disant que c'était un peu la seule valeur sûre que je pouvais avoir, que tout ce qu'il y avait autour, je n'étais pas sûre. J'étais dans un moment de doute, un petit peu de tout... J'étais perdue, donc je ne savais pas si... Je pouvais pas me fier à mes amis, ma famille ça n'allait pas, donc... C'était vraiment les études. Et après, je m'évadais comme je pouvais dans des livres ou autre, mais... Vraiment, mes études et me dire qu'un jour je m'en sortirai. Et puis le sport aussi, parce qu'à ce moment-là, je faisais encore du sport et j'avais des objectifs assez gros quand même, que ce soit les régionales, les France de cross, voilà... Donc c'est ce qui m'a aidée à tenir.

Mirza C'est intéressant, j'allais te demander justement - parce que le rapport au corps est particulier dans le sport - comment tu arrives à articuler ça ? Le fait que ton mal-être soit liée à ton alimentation, et à côté les exigences d'une sportive de niveau régional et national ?

Elena C'est vrai que je fais du sport depuis que je suis toute petite. Depuis que j'ai 3-4 ans, je fais du sport, donc c'est quelque chose qui a toujours été nécessaire pour moi. Au début, oui c'était compliqué parce que je n'arrivais pas à avoir le même niveau que les autres parce que je devais donner deux fois plus d’efforts à cause de mon asthme. Et puis, c'était très dur au niveau des capacités respiratoires, mais finalement, ça s'est bien passé. J'ai commencé à avoir de très bons résultats, j'ai adoré. Néanmoins, un jour j'ai eu un cross et je suis arrivée deuxième, et mon entraîneur qui m'a dit "c'est bien, mais t'es pas arrivée première, et tant que tu ne vomis pas, c’est que je tu ne t’es pas donnée à fond". Et là, sur le coup je me suis dit "c'est vrai que j'aurais pu faire mieux", et après en y réfléchissant je me suis dit "c'est complètement absurde". Et... Bon, ce n'est pas ce qui a déclenché mes troubles du comportement alimentaire, j'en avais déjà à ce moment-là. Mais c'est vrai que c'est aussi un enchaînement et ça fait quelque chose en plus, on se dit "bon...". Ou par exemple quand on nous dit "avec deux kilos de moins t'irais plus vite", ou des choses comme ça, parce que oui, c'est dit à certains moments. Les entraîneurs ne savaient pas que j'avais ces troubles-là, mais c'est des choses qu'on ne doit pas dire à des sportifs ou à quiconque. Ensuite, je suis vraiment rentrée davantage dans les troubles du comportement alimentaire, ça s'est accentué. Et à ce moment-là, ce n'est plus devenu un plaisir mais c'est devenu du sport pour maigrir, où j'en venais à faire quatre heures de sport par jour, à faire du sport à outrance... Et puis quand je perdais du poids, j’étais contente parce que j'allais plus vite... C'est vraiment à double tranchant, parce que ça peut être positif, ça m'a aidée à me sentir bien, mais négatif dans le sens où ça contribuait aussi à mon mal-être physique.

Mirza C'est très intéressant. Et quand est-ce que ça a commencé à aller mieux, vraiment ? Est-ce qu'il y a eu un événement particulier ou c'était plutôt progressif ?

Elena Je pense que ça a commencé réellement à aller mieux l’été entre ma première et mon année de terminale. Ça commençait à aller mieux à ce moment-là parce que j'ai réussi à ne plus avoir de suivi médical constant. J'avais juste une fois par semaine une séance de balnéothérapie. C'était quand même compliqué, j'ai quand même eu des hospitalisations au cours de l'année et c'est réellement là, à partir de l'été dernier, où c'est vraiment totalement parti et où j'ai vraiment réussi à m'en sortir. Je n'ai pas d'élément déclencheur ou d'événement particulier qui a fait que j'ai réussi à m'en sortir et que c'est parti.

Mirza C'est un processus plutôt, c'est ça ?

Elena C'est ça.

Mirza D'accord. Et pendant cette année d'études, est-ce qu'il y a des moments où tu repensais à ce qui t'était arrivé, est-ce que t'as eu des moments de doute ?

Elena Il y a forcément des moments où on y repense, quand on a été six ans dans des mal-êtres comme ça. Il y a forcément des moments où on y repense... Il y a forcément des moments où c'est dur, il y a eu encore certaines fois où je me suis fait vomir, mais je considère être guérie parce que c'est pas parce que ça arrive une fois en un mois que je rechute. Ou quand on pense à avant, où il y avait certaines fois où c'était 7, 10 fois par jour, et là une fois par mois... Oui, je me considère guérie. Et aussi le fait de ne pas penser constamment au poids, de ne pas penser constamment "est-ce que je vais manger ceci, cela...". Parce que c'est vrai que pendant les études, c'est très compliqué. Avant les cours, l'heure de 11 heures à midi à toujours penser à "comment je vais faire pour passer le midi ? Qu'est-ce que je vais pouvoir manger ? Comment je vais faire pour être normale devant les autres ?". Et donc cette année, c'était la première année où, vraiment... Plus besoin de me poser toutes ces questions-là, un rapport au corps plus sain, plus normal. Voilà.

Mirza Tu penses que le fait de commencer ta vie d'étudiante, ça t'a aidée ?

Elena Oui, je pense que ça m'a aidée parce que j'ai complètement changé d'air. J'ai fait de nouvelles rencontres, j'ai étudié de nouvelles choses et puis aussi, je pense qu'il y a eu un déclic entre la terminale et la première année d'université. Parce que quand j'étais à l'hôpital, je pensais que je ne pourrais jamais faire mes études. J'avais la volonté, mais d'un autre côté, je pensais que c'était pas possible. Et le fait d'avoir mon bac - même si c'était une année particulière, l'année 2020 on nous l'a donné - mais quand même, le fait de l'avoir eu, d'avoir réussi à avoir mes épreuves anticipées du bac alors que j'étais à l'hôpital à ce moment-là, j'avais juste une permission pour aller les passer. Ça redonne espoir et je pense qu'on se dit "bon, malgré tout ça, j'ai quand même réussi à réussir mes examens, alors maintenant que j'ai réussi ça, il faut que je me donne les moyens d'y arriver pour la suite". Et ça veut dire que si j'y arrive en étant dans ce mal-être là, alors imaginons si je n'étais pas dans ce mal-être, tout ce que je pourrais faire ! Et donc je pense qu'avec toutes ces réflexions-là, je me suis dit "bon, là tu commences autre chose, t'as pas envie de vivre encore ce que t'as vécu les années précédentes, alors donne-toi les moyens que ça ne soit pas comme les années précédentes". Et c'est comme ça que ça m'a permis, je pense, de mieux réussir cette année.

Mirza D'accord, c'est intéressant. Du coup, il y a eu une sorte de déclic quand même.

Elena Oui, dans ce sens-là il y a eu une sorte de déclic.

Mirza Ok, et aujourd'hui, en cette période de confinement, est-ce que t'as eu d'autres moments de doute ? Pas forcément liés aux troubles du comportement alimentaire, mais plus à des situations de stress, d'anxiété ou de dépression ?

Elena Oui, forcément des petits moments de stress parce que je me mets énormément la pression par rapport aux études. Ça a toujours été quelque chose comme ça et du coup je me mets toujours beaucoup la pression. Et c'est vrai que ce changement de licence, c'était pas du tout prévu. Et ça c'est un peu décidé comme ça, je me suis dit "pourquoi pas ?". Et ça m'a un peu angoissée sur le coup parce que je me suis dit "si t'es pas acceptée, ça veut dire que t'as pas les capacités". Alors qu'on m'avait dit très clairement avant que ça n'arrivait quasiment jamais, que ça n'aurait pas été un problème venant de moi. Et donc, j'ai eu un coup de stress à ce moment-là. Et après... Aussi, vu que je ne suis pas arrivée au début du deuxième semestre - je suis arrivée trois semaines après le début du deuxième semestre - le temps d'adaptation, et là les partiels, ça a quand même été un stress assez important pour moi, dans le sens où je me disais "t'as changé de licence, si t'as pas tes partiels, ça veut dire que tout ça n'aura servi à rien". Ce qui n'est pas le cas, évidemment, mais... Oui, ça a été un moment de stress. Après, j'ai pas encore eu les résultats des partiels (rires), mais ça a été un moment de stress.

Mirza Et comment il se manifestait, ce stress ? Est-ce qu'il y avait des trucs en particulier, genre des insomnies ?

Elena Oui, de l'insomnie. Après, j'ai toujours eu des gros troubles du sommeil. Et donc, là oui toujours... Je me souviens qu'avant les épreuves, parfois je dormais deux heures avant l'épreuve, et parfois je dormais même pas du tout. Parce que j'avais énormément de stress qui se manifestait de cette manière-là. Après, ça se manifeste aussi par de l'hyperactivité. Je dois faire plein de choses pour essayer de pas y penser, ou... Sinon, j'ai du mal. Ce qui est bien, c'est que maintenant c'est plus sain qu'avant. Avant, quand j'avais des moments de stress, bah... Ou bien je mangeais pas du tout, ou au contraire, j'allais manger et j'allais me faire vomir. Il y a quand même une évolution à ce stade-là, une évolution du stress et des conséquences qu'il a.

Mirza Ok. Et qu'est-ce qui te procure du bonheur au quotidien ? Qu'est-ce qui te fait plaisir ?

Elena C'est vrai que... En fait, il y a un peu de tout maintenant. Après avoir passé tant de temps à l'hôpital - c'est peut-être quelque chose que ça m'a appris - je me satisfais vraiment de petites choses. Dans le sens où si je peux aller une fois... Je ne sais pas, même juste aller boire un verre, ou lire un livre, ou voir un film, ou aller faire une balade dans un cadre particulier, sympa, aller au musée ou voyager... Voyager ou passer du temps avec ma famille, mes amis, c'est vraiment toutes ces choses qui me qui me rendent heureuse. Une bonne note, quelque chose comme ça... C'est pas énorme, mais quand on se dit ce qu'on a traversé, après tout est plus simple, j'ai l'impression qu'un rien suffit.

Mirza C'est beau, c'est très beau comme message. Est-ce que t'as un conseil particulier à donner aux étudiantes et étudiants qui ont vécu ou qui vivent des situations de mal-être psychologique ?

Elena Je pense que... Déjà, arrêtez de toujours chercher dans les autres, justement. C'est pas quelqu'un d'autre qui va nous permettre de nous sortir de notre mal-être, qui va nous sauver, c'est en nous-mêmes qu'il faut qu'on cherche les forces. Parce que bien sûr, on peut se reposer sur des gens, mais ça doit venir de nous. C'est nous-mêmes qui avançons dans la vie, on fait notre propre chemin, notre propre parcours, donc il faut chercher les forces en nous et généralement, on les a même si on ne le réalise pas. C'est juste qu'on se dévalorise mentalement, etc… Il ne faut pas se dévaloriser, il faut se raccrocher à des petites choses et surtout, si on en sent la nécessité, il faut en parler. C'est vraiment super important, que ce soit avec des professionnels ou avec des gens de confiance – mais pas avec n'importe qui non plus parce que ça peut être pire pour nous après – et surtout, de croire en soi et de pas abandonner à la première difficulté ». Sinon, j'en serais pas là (rires).

Mirza Super, merci beaucoup Elena. Est-ce que tu veux aussi nous dire ce que tu comptes faire après ton diplôme et après tes études aussi ?

Elena Après mon diplôme, j'aimerais bien faire un master. Quel master exactement ? Je ne sais pas encore. Et plus tard, travailler dans la diplomatie, ce serait quelque chose qui m'intéresserait énormément.

Mirza Pourquoi?

Elena Pourquoi ? Parce que j'adore tout ce qui est relations internationales et les liens entre les pays, le fait de pouvoir parler plusieurs langues, les domaines aussi que ça implique que ce soit économique, social, politique... Voilà.

Mirza Ok, merci beaucoup !

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« Je pense que la notion du temps, c'est un truc qu'on a du mal à intégrer quand on est pas bien. Parce qu'on veut que ça aille mieux tout de suite et maintenant : "je veux comprendre tout de suite, maintenant, je veux que demain j'aille mieux. Je me réveille un matin et mes problèmes s'en vont...". Mais en fait c'est pas vrai, ça prend du temps et on pense que les choses sont figées, mais non [...] Les choses changent, elles peuvent changer et ce qui est là maintenant ne sera pas forcément là demain ou dans un an ».

Émilie, 23 ans, est étudiante en sciences de la vie et de la terre et vient de terminer sa licence. Actuellement en stage au CNRS, elle partage ses journées entre son travail, sa famille, son copain et ses loisirs, principalement la musique et l’équitation. « J'ai commencé l'équitation y a pas longtemps, il y a 3 ans, et c'était un rêve de petite fille en fait. C'était vraiment un rêve de pouvoir faire ça, j'ai jamais pensé à le faire et c'est mon copain qui m'a offert un trimestre pour mon anniversaire. Et là, j'ai commencé [...] c'est hyper reposant. Je pense à autre chose. Je suis pas stressée [...] ça fait beaucoup de bien ». En troisième au collège, elle a commencé à avoir des crises de pleurs : « Le soir, on déprime, tout ça... Je déprimais beaucoup, j'avais besoin d'attention [...] Je pleurais, je cherchais des problèmes à tout le monde [...] au bout d'un moment je me suis dit "ça va pas, faut que je bouge". Je suis allée dans un CMP (Centre médico-psychologique) pour enfants – parce qu'à l'époque j'avais 15-16 ans – et c'est là où j'ai eu un premier contact avec un psychologue, et j'ai été suivie un moment quand même, trois ans là-bas. Ça m'a fait beaucoup de bien d'en parler ».

Aujourd’hui, notamment grâce à la pratique du violon et de l’équitation, au soutien de son entourage et d’un psychologue d’un Bureau d'aide psychologique universitaire (BAPU), elle dit qu’elle a « réussi globalement à aller mieux ». Le temps a également été un facteur déterminant dans son parcours de soin, en lui permettant « de mieux digérer, de comprendre ».

Après sa licence, elle souhaiterait « faire un master d'écologie ». « Je voudrais soit faire de la recherche – toujours dans cette quête de comprendre comment ça fonctionne, comment fonctionne le monde surtout, au point de vue de la nature – et sinon, travailler dans des bureaux d'études [...] toujours dans cette idée de pouvoir continuer nos activités anthropiques, nos activités de développement, tout en respectant la nature ».

ENTRETIEN

Mirza – Bonjour Émilie.

Émilie – Bonjour.

Mirza – Est-ce tu peux te présenter ?

Émilie – Je m'appelle Émilie, j'ai 23 ans, je suis d'origine cambodgienne et je suis étudiante en sciences de la vie et de la terre, où j'ai fini ma licence. Je suis en stage là, au CNRS.

Mirza – Ça se passe bien ?

Émilie – Ouais ça se passe bien, c'est sur les lézards. Et après, je veux être en master d'écologie.

Mirza – Ok, et où est-ce que tu vis en ce moment ? Comment tu décrirais tes conditions de vie ?

Émilie – Alors, je vis chez mon copain à Paris, donc on loue un appartement ensemble. Ça fait pas très longtemps, depuis janvier, et franchement ça se passe bien. Je me sens bien, je voulais partir de chez moi de base donc je suis contente et je fais mon petit cocon quoi.

Mirza – Et tu travailles à côté pour financer tes études ?

Émilie – Non je travaille juste l'été, des fois, pour payer les trucs de l'année que je peux m'offrir. Après sinon, non je travaille pas.

Mirza – Ok, et qu'est-ce que tu fais tes journées en général, dans une année d'études normale ?

Émilie – En général, je suis quelqu'un qui travaille beaucoup. Quand j'ai cours j'y vais et puis après, je rentre et je travaille, je travaille pas mal. Et quand j'ai pas à travailler, je fais rien, juste rien en fait... Après, je regarde mon téléphone, je surfe sur les réseaux sociaux, je regarde la télé et tout. Parfois, je regarde des séries genre des dramas coréens, je regarde aussi des anime et des mangas, tout ça, et je sors avec des amis aussi. J'essaye de sortir avec des amis, parce que j'ai pas trop le temps. Mais on va dire qu'une grande partie de mon temps, c'est travailler, étudier.

Mirza – Et comment tu te sens quand t'étudies ?

Émilie – C'est compliqué... Ça fluctue, des fois, j'y vais, je travaille avec confiance, et des fois je me dis que ce que je fais ne sert à rien. J'ai l'impression que ça rentre pas dans la tête, c'est comme pédaler dans la semoule. Ça n'avance pas. Des fois ça marche bien. Des fois je suis contente d'apprendre des trucs, ça m'intéresse. Et après des fois, quand je suis prise par les enjeux, quand je pense aux notes, le master... Ouais, les choses comme ça, ça prend le dessus sur ce qui m'intéresse le plus, l'écologie, la biologie. Et là ça devient mécanique, j'apprends juste et là je suis moins confiante, je le vis moins bien.

Mirza – Et est-ce que ce que tu fais à côté, ça te permet de relâcher un petit peu cette pression, ça te fait du bien ?

Émilie – Ouais. Il y a un truc qui me fait vraiment beaucoup de bien, c'est l'équitation. J'ai commencé l'équitation y a pas longtemps, il y a 3 ans, et c'était un rêve de petite fille en fait. C'était vraiment un rêve de pouvoir faire ça, j'ai jamais pensé à le faire et c'est mon copain qui m'a offert un trimestre pour mon anniversaire. Et là, j'ai commencé. J’en fais le dimanche, et je sais que là le dimanche après midi, c'est : avec les chevaux, je fais mon sport... En plus c'est excentré, donc on est un peu dans la nature et c'est hyper reposant. Je pense à autre chose. Je suis pas stressée, je pense à autre chose que les cours et tout ça, ça fait beaucoup de bien.

Mirza – C'est intéressant, et à part l'équitation est-ce qu'il y a d'autres choses aussi ?

Émilie – Je fais du violon aussi, mais ça fait un moment que j'en ai pas fait. Mais... La musique et le violon c'est aussi un truc que j'aime beaucoup, que je vais reprendre d'ailleurs là parce que j'ai toujours pensé que je n'avais pas le temps à cause de mon taf, et que j'avais besoin de travailler. Mais au final, en fait, je me rends compte que si je ne fais que travailler, c'est pas productif. Ouais, c'est un truc dont je me suis rendue compte il y a pas longtemps. Il faut que je fasse autre chose, parce que les études sont hyper importantes pour moi mais c’est parce que je fais que ça. Si je fais autre chose... Bah ça m’apporte autre chose et tout ne se joue pas sur mes études, tout n’est pas centré sur mes études. Du coup je me dis que faire du violon, ça va m'apporter autre chose, je vais voir autre chose et ça fait du bien. J'investis mon temps ailleurs et tant pis si j'ai un peu moins de temps pour travailler, mais ça apporte autre chose quoi.

Mirza – Et quand tu joues du violon, tu te sens comment ?

Émilie – Alors, c'est pareil, je pense à autre chose. J’en fais pas souvent mais quand je joue, je suis dans un autre monde en fait. Il y a les études, la musique, l'équitation, et en fait je switche entre ces mondes-là un peu. Des fois je suis vachement que dans les études, donc là je suis dans la bio, etc. Après ça va être la musique, par exemple en ce moment je suis un peu en phase musique, je fais qu’écouter de la musique et je regarde des vidéos de concerts, de violon, de soliste... J'écoute plein de trucs, et parfois ça va être sur le cheval. Regarder des vidéos d'équitation, des trucs ça. Je m'évade.

Mirza – C'est intéressant. Et est-ce que tu veux nous parler de ton mal-être ? Comment il est apparu ?

Émilie – Alors moi, j'ai commencé à pas être bien en troisième, il y a 8-9 ans. Et ça s'est manifesté par des grosses crises de pleurs. Le soir, on déprime, tout ça... Je déprimais beaucoup, j'avais besoin d'attention, j’étais en manque d’attention et je le suis toujours. Et j'avais un groupe d'amis un peu toxique - on ne s'en rend pas compte, c'était pas sain - mais j'avais besoin d'avoir de l'attention, et dans ce groupe toxique on se rejetait un peu entre nous, on se critiquait et tout... J'avais besoin d'être parfaite, de me sentir importante, parce que là-dedans, on ne sentait pas vraiment très importante quoi. Je faisais des trucs un peu où je m'isolais, je demandais de l'attention, et en fait après je pétais des câbles. Je pleurais, je cherchais des problèmes à tout le monde, et à un moment j'ai compris que ça n'allait pas, il fallait que ça cesse. Et aussi en parallèle, quand ça n'allait pas, je me scarifiais les bras. Et ouais, du coup après au bout d'un moment je me suis dit "ça va pas, faut que je bouge". Je suis allée dans un CMP pour enfants - parce qu'à l'époque j'avais 15-16 ans - et c'est là où j'ai eu un premier contact avec un psychologue, et j'ai été suivie un moment quand même, trois ans là-bas. Ça m'a fait beaucoup de bien d'en parler. C'est pas magique, c'est un truc... C'est un travail sur le temps, mais en vrai c'est un soutien au quotidien et ça permet de comprendre en fait. Moi j'ai surtout besoin de comprendre tout ce qui se passe, pourquoi je suis comme ça.

Mirza – C'est pour ça que t'étudies la bio, les sciences du vivant ?

Émilie – Oui, j'adore en fait. J'aime bien comprendre ce qui se passe autour de moi, donc en fait j'ai besoin de comprendre comment les choses fonctionnent. Dans ma tête, autour de moi... C'est ce qui m'intéresse. Mais c'est aussi ce qui pose problème parfois. J'ai perdu la spontanéité, le feeling, le naturel... Parce que dès qu'il m'arrive quelque chose, je vais l'analyser, le décortiquer, savoir pourquoi, comment... En fait ça m'aide, et en même temps, il y à un moment où on rentre dans une boucle un peu vicieuse où j'arrive pas à m'en sortir. Et c'est là que je commence à aller mal parce que je comprends pas, j'essaie de comprendre "mais pourquoi ? Pourquoi je suis comme ça ? Pourquoi je n'y arrive pas ? Pourquoi je me sens mal ? Quels sont les facteurs ? Comment je pourrais faire pour m'en sortir ?". Ce genre de questions-là m'envahissent, mais en même temps ça m'aide.

Mirza – Ce dont tu parles, c'était après le déclic que t'as eu ?

Émilie – Ça m'a suivi tout du long. Au début, un peu moins, et en fait... Ouais, un peu moins au début, je vivais les choses un peu comme elle arrivaient. J'étais pas bien, et je commençais quand même à réfléchir. "Pourquoi j'ai besoin d'attention ? Pourquoi je me mets dans des états pareils ?", parce qu'au bout d'un moment, j'ai même été un peu déscolarisée quand j'étais en première, et j'ai été hospitalisée. Et je me disais "pourquoi je suis comme ça ?". En fait je voulais comprendre la source pour aller mieux, puisque j'ai toujours voulu aller mieux ! Je voulais pas rester comme ça, mais il fallait que je comprenne pourquoi je suis comme ça et après du coup, passer à autre chose ou du moins éviter les choses pour savoir "ok, c'est ça qui fait que je suis pas bien alors quand je sens que ça commence à aller dans ce truc là bas, je m'en vais". Je vais chercher autre chose, je l'évite, ou au moins je sais pourquoi je fais ça et du coup ça m'apaise. Et au fur et à mesure j'ai développé ça, jusqu'à maintenant. J'ai développé ça petit à petit. Un moment, c'était trop, après, j'arrivais à moins le faire. Mais c'est essentiellement ce qui m'a aidée en fait, c'est de chercher à comprendre pourquoi. Pourquoi je suis comme ça.

Mirza – Quand tu faisais cette recherche, tu t'appuyais sur des choses ? Par exemple, tu lisais des articles ou est-ce que tu en parlais à des gens, des professionnels ? Comment ça se passait, cette recherche ?

Émilie – Je parlais surtout avec des psys. Je parlais avec mes amis, avec ma meilleure amie avec qui j'arrivais beaucoup à parler de ça... Je parlais avec les gens qui étaient à même de comprendre mon raisonnement. Parce qu'au bout d'un moment, je me posais des questions existentielles. Parce qu'à force de creuser, creuser, creuser, bah un moment on arrive à un truc... Des questions auxquelles personne n'a la réponse quoi, mais j'essaie de partager ça avec des gens. Avec mon psy surtout. J'ai trouvé un psy récemment, au BAPU, et avec lui c'est de la psychanalyse. J'ai des amis qui me disent que ça ne m'aide pas parce que je suis très anxieuse, et que je devrais apprendre à maîtriser mon anxiété. Mais pour moi, maîtriser mon anxiété, c'est comprendre pourquoi je suis anxieuse, et du coup avec la psychanalyse... Mon psy comprend mes questions, mon raisonnement et du coup on arrive à trouver des choses ensemble. Et vraiment, ça m'aide. Ça m'aide à m'ouvrir, à me rendre compte de certaines choses et de me dire des fois "tu te casses trop la tête, les choses sont simples." Et puis des fois aussi, je me dis juste "je ne comprends pas, des fois y a des trucs qu'on ne comprend pas et qu'on ne comprendra jamais." Et juste se dire "bah c'est comme ça en fait, et puis c'est pas grave. C'est pas grave de ne pas comprendre."

Mirza – Et est-ce que ça t'a pris du temps, de trouver le bon psy ?

Émilie – Ouais. Le parcours médical est compliqué, surtout pour moi qui n'ai pas d'argent pour payer en fait. J'ai toujours fréquenté des structures publiques comme le CMP au début, après j'ai été dans un centre de crise - c'était pour les adultes, je suis passé de la pédopsychiatrie à la psychiatrie tout court - et là il y a un gap. Parce qu'avec les enfants on fait très attention, on est à leur écoute, on fait attention avec les parents parce que j'ai eu des soucis avec mes parents. Maintenant, ça s'est apaisé mais voilà, il y avait ça en jeu. Et quand on arrive dans le monde de la psychiatrie adulte, les enjeux sont plus du tout les mêmes. Je suis tombée sur des psys qui étaient... J'avais un psychiatre qui n'écoutait pas, qui me menaçait un peu et tout... et c'est compliqué de trouver - surtout quand on est dans le public. Parce qu'en fait quand on est dans le public c'est "c'est bon t'as un psychiatre et tu payes pas, donc tu peux pas changer comme ça." Parce que j'ai voulu changer de psychiatre et aller voir l'autre psychiatre - parce qu'il y en avait deux - et on m'a dit "non, ça ne se passe pas comme ça". Même quand je demandais à voir un psychiatre privé, il me disait "j'ai pas de place, mais vous avez un psychiatre dans le public. Bah restez avec elle". Alors que j'avais pas confiance en elle, tout ça... Après, j'ai arrêté et je suis allée au BAPU, c'est pour les étudiants. Le Bureau d'aide psychologique universitaire, et là j'ai eu de la chance, je suis tombée sur mon psy mais... C'est vrai que dans le public, c'est vachement de la chance en fait. Du coup le parcours est compliqué pour trouver la bonne personne et puis surtout il y a une limite d'âge. Le BAPU c'est jusqu'à 25 ans et il faut être étudiant, donc si t'es pas étudiant tu peux pas, et si t'as plus de 25 ans... Voilà quoi.

Mirza – Est-ce que tu recommanderais quand même aux étudiants de persévérer jusqu'à trouver la bonne personne ?

Émilie Oui, parce qu'il faut pas lâcher. En fait souvent les gens s'arrêtent sur la première expérience. Moi j'ai eu de la chance, je suis tombée sur une première bonne expérience (au CMP). Après j’ai dû arrêter à cause de la limite d’âge et je suis tombée dans le centre de crise avec une psychiatre horrible. Je me disais "je veux pas rester avec elle". J’ai cherché et je suis arrivée au BAPU. Faut pas se contenter de ce qu'on a vécu, faut pas se laisser faire. Je voulais aller mieux et c’était pas avec elle que j’allais réussir, ça allait être tout le contraire. Il faut persévérer. Il ne faut pas s'arrêter aux gens cons qu'on trouve, parce qu'on en trouvera toujours, mais il y a forcément quelqu'un qui va nous correspondre, qu'on va trouver et qui va nous aider. Et puis il faut aussi vouloir être aidé, parce que souvent, si on s'arrête à la première personne, c'est qu'en fait au final, on n'a pas envie d'être aidé ou on a peut-être pas la force. Mais si on persévère, on trouvera. Il y en a qui pensent que les psys, tout ça, ça sert à rien et ça aide pas. Et puis, il y en a qui disent que parler à une personne inconnue, c'est bizarre. Mais justement, il n'y a aucun jugement, on montre ce qu'on veut, on dit ce qu'on veut. C'est un soutien, surtout si on a personne par exemple, parce qu'il y a des moments dans ma vie où j'avais personne et... Avoir un psy, c'est hyper important - un psy ou un psychiatre d'ailleurs.

Mirza – Ok, tu parlais de gens... Aujourd'hui est-ce que ton copain, ta famille, tes amis sont des soutiens aussi pour toi ?

Émilie – Ben en fait, ça varie. C'est comme ça... Mais oui, il y a des moments où mon copain était un pilier comme au début. En fait, c'est toujours un pilier, mais ça fluctue. Au début quand j'allais mal, c'était mon point de repère, et puis y a des moments où on s'engueulait, c'était très compliqué... C'était parfois la source de mon mal-être, parce qu'on n'arrivait pas à se comprendre, des choses comme ça. Et maintenant, on est toujours ensemble. Ça fait sept ans en fait (rires), ouais, c'est quelqu'un d'important. Mais ça change quoi, mes parents c'est pareil. Au début on se disputait, je me suis battue avec mes parents aussi, on était dans le conflit et c'était pas du tout des personnes sur qui je pouvais compter et qui m'apaisaient. Mais après, la situation change, je me suis ouverte à eux, et quand je faisais des crises ma mère était là, mes parents étaient là pour me soutenir. Ils me consolaient alors que l'année d'avant on se disputait. Et puis maintenant par exemple, ça a encore plus évolué parce qu'avec ma mère on parle beaucoup. On partage des choses, elle me soutient, on se raconte nos vies. On a su trouver un terrain d’entente. Avec mon père c'est plus compliqué, parce qu'il est âgé et qu'on ne se comprend pas trop. Mon père a quoi, 72 ans ? Donc il y a beaucoup de générations qui nous séparent, on se comprend pas - en plus c'est un immigré et tout - donc c'est compliqué mais les choses elles changent avec le temps. Ma meilleure amie c'est pareil, au départ ça a été aussi un de mes points de repère, et un moment on s'est éloignées et j'ai appris à faire sans elle, maintenant ça va mieux. En fait c'est le temps. Ça peut partir en catastrophe - comme avec mes parents - et au final ça a changé et on s'entend bien, et je peux compter sur ma mère. Et avec mon copain ça fait des vagues, des fois il me soutient énormément, c'est mon repère et c'est lui qui m'aide à aller mieux, et puis des fois c'est le contraire. C'est notre relation qui fait que j'arrive pas, je ne me sens pas bien et puis ça change tout le temps. Voilà. Et ça... Je pense que la notion du temps, c'est un truc qu'on a du mal à intégrer quand on est pas bien. Parce qu'on veut que ça aille mieux tout de suite et maintenant : "je veux comprendre tout de suite, maintenant, je veux que demain j'aille mieux. Je me réveille un matin et mes problèmes s'en vont...". Mais en fait c'est pas vrai, ça prend du temps et on pense que les choses sont figées, mais non. Ça bouge. La preuve avec mes relations et même mon chemin maintenant. J'ai pris 7-8 ans pour en arriver jusque là et ce n'est pas encore terminé, mais les choses évoluent, ça monte et ça descend. Mais j’ai réussi globalement à aller mieux. Ouais...

Mirza – Donc tu dirais aux gens, "patience et persévérance" ?

Émilie – Ouais. C'est vraiment ce que je me suis dit. Parce que j'ai eu des pensées suicidaires et je me disais "j'en ai marre et je veux tout arrêter". Mais les choses ne sont pas figées, il y a des rencontres qu'on va faire, des gens qu'on rencontre, des choses qui vont nous arriver, et les choses ne restent pas comme elles sont pour toute la vie. Ça change et du coup, avec le temps... Le temps c'est vraiment... C'est dur d'accepter le temps, mais le temps fait que les choses peuvent complètement changer. On peut aller bien, on peut aller mal... Il y a toujours quelque chose en fait, on va toujours s'en sortir en fait. Si on le veut, évidemment ! Le temps ça soigne, ça permet de mieux digérer, de comprendre, de sentir...

Mirza – Et toi, qu'est-ce qui te donnait de l'espoir ?

Émilie En fait je me disais "pourquoi pas moi ? Pourquoi moi, j'ai pas le droit à ça ?". Et parce qu'aussi, j'avais des projets. J'avais des projets et j'ai toujours tenu à avoir des projets. Le fait de ne pas avoir de projets, de ne pas savoir ce que je vais faire plus tard - à long terme - de ne pas avoir des objectifs comme ça, ça me fait peur. J'aime pas trop avancer sans but, mais d'avoir un but ça me permet de me dire "bah moi voilà, c'est ça que je veux être. Je veux être là". Je ne me mets pas de limite de temps, mais je me dis que je veux être là et donc du coup, je vais tout faire pour y arriver, quoi. Et quand je veux aller mieux, bah c'est pareil, je me dis "le but, c'est d'aller mieux et d'avoir confiance en moi. Pouvoir faire ce que je veux." Bah je vais donner tout et j'y vais. Et de me dire aussi que j'ai le droit à ça. J'ai le droit d'avoir des buts, de vouloir avoir confiance en moi, de réussir, d'aller mieux, tout ça... Donc oui, je ne vois pas pourquoi moi j'aurais pas le droit et pourquoi je pourrais pas y arriver. C'est surtout comme ça que ça a commencé. Après faut trouver des raisons... Enfin, il faut trouver sa valeur. Parce que moi je ne sais pas ma valeur, mais je me dis "pourquoi j'en aurais pas ? Pourquoi moi j'en aurais pas, et pourquoi les autres en auraient ? J'en ai forcément, on la voit pas mais j'en ai, c'est sûr. Je la vois pas mais j'en ai." Du coup, c'est ça qui m'aide aussi à avancer. De me dire ça.

Mirza – C'est très beau. Les projets auxquels tu pensais, tu t'en souviens ? Y a quelque chose en particulier ?

Émilie – Bah déjà, je voulais être utile à la société. Et du coup, je voulais agir pour la société, pour le monde. Je voulais... Dans ma quête de valeur - d'avoir de l'attention et de la valeur - je voulais faire quelque chose d'important, pour me sentir importante, pour me valoriser. Ça fait un peu prétentieux mais c'est comme ça. Au départ, je voulais être vétérinaire parce que je voulais soigner, et j'ai toujours été concerné par le réchauffement climatique, la nature, la biodiversité... Et en voulant être vétérinaire c'était un peu ça. M'occuper de ce dont on ne s'occupait pas au quotidien, c'est-à-dire la nature, les animaux... Et au final, la pression etc. - parce que c'est un concours pour devenir vétérinaire, donc c'est compliqué - je n'ai pas su tenir la pression et j'ai un peu flanché. Mais après, j'ai rebondi et je me suis dit "je veux préserver la nature". Soigner c'était moins un truc qui m'intéressait que la préservation. Je voulais comprendre comment les écosystèmes fonctionnent pour justement les préserver. Et là j'ai décidé de faire de l'écologie et de la gestion de l'environnement. Je suis pas dans un parti de l'extrême, je veux que ça s'harmonise, que nos activités anthropiques respectent la nature parce que la nature a aussi des bénéfices pour nous. Et qu'on s'aide mutuellement, qu'on vive harmonieusement. C'était ça mon projet. Mon objectif c'était ça, me dire d'agir pour la biodiversité et pour la nature. Et voilà (rires) c'est ça.

Mirza – C'est très beau. Tu parlais de tes amitiés toxiques, comment t'as fait pour sortir de ce cercle ?

Émilie – C'est simple en fait, on m'a virée. Parce que j'avais un mal-être et que j'étais pas bien, on en a eu marre de moi et on m'a virée. Et ça a été un coup dur... C'est que maintenant que je me rends compte, à cause de ça, j'ai parfois du mal à me faire des amis. Mais au final, comme on m'a virée, je me suis rendue compte que c'était pas des bonnes personnes. Ceux qui me restaient, au final c'était ceux qui étaient là pour moi et je me suis concentrée sur ces personnes-là, simplement. Mon copain, ma meilleure amie... Et puis j'ai rencontré d'autres personnes qui sont bienveillantes. Il faut s'ouvrir en fait, c'est ça. Parce qu'à un moment, je me suis renfermée sur moi-même, parce que comme on m’a virée je me disais "je suis nulle, je fais du mal aux autres. Les autres veulent pas de moi : la preuve on m'a virée, on voulait plus de moi, je suis un problème et personne ne m'accepte comme je suis". Après je voulais être accepté par les autres, et j'étais comme les autres veuillent que je sois - enfin ce que j'imaginais. Mais en fait je réfléchis en termes de probabilités, je me dis que sur le nombre de personne que je rencontre, il y a forcément des gens qui vont m’accepter comme je suis, qui m’aiment bien. En plus, on va en général vers des personnes en fonction de nos affinités. En fait si on se renferme, on trouvera jamais des gens qui vont être là pour nous parce qu'on les connaitra jamais. Mais si on va vers les gens, on va rencontrer des personnes qui sont là pour nous au final, qui nous soutiennent et qui nous aident, qui pensent à nous et qui nous aiment.

Mirza – C'est un beau message, le fait de s'ouvrir... Et quand t'es rentré à la fac, ça t'a permis de t'ouvrir, de rencontrer des gens ?

Émilie – Oui oui.

Mirza – Et est-ce que tu peux justement nous parler un petit peu de tes années étudiantes et aussi du confinement. Comment t'as vécu le confinement, est-ce que ça a eu un impact sur ton mal-être ?

Émilie – Alors, oui... Si on commence par la vie étudiante - puisque moi j'ai commencé ma vie étudiante pas confinée, et je sais qu'il y en a qui ont commencé comme ça et c'est compliqué - j'ai rencontré pas mal de gens. C'était nouveau, j'étais prise, emportée dedans et c'était vraiment génial. Par contre après, j'ai eu des phases un peu down et du coup là, je me renfermais. Dès que j'ai des phases down, je me renferme. Mais ça allait, au moment du confinement j'étais dans une phase un peu ouverte, je m'étais fait des amis, des potes et tout. Par contre pendant le confinement c'était un peu compliqué, parce qu'on se retrouve qu'avec sa famille et quand c'est compliqué avec sa famille, c'est compliqué (rires), c'est le mot. On se sent isolée un peu, surtout que comme il y a confinement, on n'a plus accès vraiment au psy. C'est des rendez-vous téléphoniques et les rendez-vous téléphoniques c'est pas pareil. Parce qu'on est dans sa chambre, on parle au téléphone... On n'est pas dans un endroit neutre. Moi je partageais ma chambre avec ma sœur, et du coup c'est compliqué quoi de faire des séances où t'as besoin de parler, de discuter. Encore plus si par exemple, les murs c'est des cartons et qu'on entend tout de ce qu'ont dit. Il n'y a plus d'intimité. C'était un peu compliqué, l'accès à ça. Mais heureusement j'avais un psy qui était hyper disponible. Quand ça n'allait pas, je pouvais lui envoyer un message et on pouvait faire une séance direct à ce moment-là. Et ça, ça m'a beaucoup aidée. Oui, j'ai eu une phase un peu compliquée où j'ai eu des pensées un peu suicidaires, je m'étais scarifiée et tout pendant le confinement parce que... Parce qu'en fait, même si on est avec sa famille, on se retrouve un peu avec nous-mêmes et ça cogite, ça cogite, et... On a plus cet espace, de pouvoir sortir. Par exemple moi j'avais plus l'équitation, je pouvais plus m'évader. Parce qu'on était chez soi, avec ses problèmes. C'était compliqué, mais j'avais le psy qui était là, heureusement. On faisait des appels téléphoniques, et aussi je sortais. C'était déconseillé mais il fallait bien s'extraire ! Il fallait bien s'extraire, se changer les idées et aussi vivre son mal-être à l'écart, parce que des fois, on n'a pas forcément envie de le montrer aux autres, et quand on est enfermée, qu'on ne peut pas sortir, bah c'est compliqué. Du coup je me permettais quand même de sortir et de rester dehors et de faire mes séances dehors. D'être ailleurs. C'est ça qui a fait que j'allais mieux. Et aussi s'occuper beaucoup, faire des trucs, pas mal de trucs... Travailler, jouer à des jeux vidéo, parler avec des amis sur Discord... Des trucs comme ça, ça permet de se sentir moins seul. Voilà, c'est comme ça que j'ai géré le confinement.

Mirza – Super. C'est très intéressant ce que tu as dit sur le psy et le fait de devoir faire ça au téléphone pendant le confinement. Donc tu sortais pour pouvoir parler, pour pouvoir téléphoner ?

Émilie – Ouais.

Mirza – OK, merci beaucoup Émilie. Est-ce qu'il y a quelque chose que tu veux ajouter ?

Émilie – Je voulais dire... Cette notion de temps, c'est hyper important parce que je trouve qu'il faut vraiment faire le point - même si je dis ça mais même pour moi c'est dur d'avoir cette notion du temps - mais c'est hyper important. Les choses sont pas figées. Les choses changent, elles peuvent changer et ce qui est là maintenant ne sera pas forcément là demain ou dans un an. Et je comprends qu'on ne veuille pas vivre ce mal-être qu'on a, ce sentiment où on n'est pas bien, on a envie d'en finir etc. C'est tellement insupportable qu'on a envie d'en finir, mais j'ai envie de dire que la vie nous réserve plein de choses encore. Ça ne s'arrête pas qu'à là, maintenant. Et puis, se dire qu'au final, ce qu'on vit c'est pour une raison, et que si on réussit à s'en sortir on se sentira fière. Parce que personnellement, moi, je suis fière d'avoir réussi à aller mieux.

Mirza – Tu peux être fière parce que c'est un beau parcours. Aujourd'hui, tu vas mieux, même s'il y a des moments où parfois, c'est difficile...

Émilie Oui je vais mieux, avec le temps, j'ai su gérer plein de choses et il ne faut pas perdre espoir. Les choses changent avec le temps, mais surtout il faut garder l'envie d'aller mieux et se dire qu'on a le droit d'aller mieux et qu’on mérite d’aller mieux. Voilà, c'est tout.

Mirza – C'est un très beau message. Merci beaucoup Émilie pour ce témoignage, c'est vraiment très, très beau. Est-ce que tu veux nous dire ce que tu veux faire après ton diplôme, et après tes études ensuite ?

Émilie Après ma licence, je veux faire un master d'écologie. Je voudrais soit faire de la recherche - toujours dans cette quête de comprendre comment ça fonctionne, comment fonctionne le monde surtout, au point de vue de la nature - et sinon, travailler dans des bureaux d'études.

Mirza – Des bureaux d'études ?

Émilie – En gros, c'est pour faire des diagnostics d'environnement, des études d’impacts, des inventaires, des choses comme ça... Des entreprises viennent nous voir pour demander nos services. Par exemple quand ils veulent faire des constructions sur un terrain où il y a une prairie ou des choses comme ça, et en fait, nous, en tant que chargé d'études, on va aller sur place pour faire un état des lieux. Voir si, justement, on peut faire ces constructions-là ou pas, et conseiller en fonction de ce qu'il y a, de ce qui peuple cet environnement-là, s'il vaut mieux pas faire autrement parce qu'on détruit une mare et que la mare est source de biodiversité. Ou parce qu'il y a des espèces protégées, des trucs comme ça... C'est toujours dans cette idée de pouvoir continuer nos activités anthropiques, nos activités de développement, tout en respectant la nature, et le travail dans un bureau d'études c'est un peu dans cette idée-là.

Mirza – Ok super, merci beaucoup !

Émilie – De rien.

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« D’un point de vue personnel, le fait de ne pas toujours pouvoir être là pour ma famille a été dur, tout particulièrement pendant le premier confinement. Notamment : le fait de ne plus passer voir mes parents, mon absence lors de la naissance de la petite dernière de ma sœur [celle-ci ayant dû accoucher en pleine crise sanitaire], le fait de ne pouvoir se retrouver avec mes proches pour les anniversaires et célébrations diverses... Étant particulièrement à cheval sur les gestes barrière, je n’ai pas serré mes parents dans mes bras depuis fin 2019 ».

Juriste de formation, Guillaume, 37 ans, est doctorant et chargé d’enseignement. À la fois étudiant et enseignant, il estime que « faire des études a accentué un véritable mécanisme de libération intellectuelle ; c’est très probablement l’une des meilleures décisions que j’ai pu prendre ». Pendant les diverses périodes de confinement il a souffert de stress, frustration et dépression. Des maux auxquels il a su faire face en ayant un projet et en se concentrant sur les études et le travail, sur soi et sur ses proches. Et plus particulièrement, « par la rédaction d’un petit protocole de lutte civique et sanitaire contre la COVID 19 […], la lecture et la musique ». Participant en tant que formateur au programme de formation de secouriste PSSM pour Sorbonne Université (l’équivalent pour la santé mentale des premiers secours physiques classiques PSC1), il y retrouve certains étudiants qu’il aurait pu avoir en travaux dirigés ou en cours magistraux. Cela l’a aidé à se sentir plus utile pendant cette période si particulière. Il estime en outre que « nous avons tous en nous des compétences, forces et mécanismes de résilience qu’il nous appartient de mettre en œuvre à des moments de nos vies ; celui-ci en est un ».

Guillaume a créé un site web (https://www.guillaumetourres.fr) qui met à disposition des références de publication, des supports pédagogiques, des conseils de lecture et des illustrations d’actualité dans le cadre d’activités d’enseignement et de recherche en droit et science politique. À l’issue de l’obtention de son doctorat, il souhaiterait « être qualifié et recruté comme Maître de conférences ».

ENTRETIEN
(réalisé par écrit)

Mirza – Pourriez-vous vous présenter ?

Guillaume – Guillaume Tourres, 37 ans, juriste de formation, spécialiste des questions de sécurité.

Mirza Dans quel type de logement habitez-vous ? Pouvez-vous décrire vos conditions de vie ?

Guillaume – J’habite depuis une douzaine d’années dans un T3, situé dans le 15ème arrondissement de Paris.

Mirza – À quoi consacrez-vous votre temps ? Travaillez-vous ? Avez-vous des hobbies, des passions ?

Guillaume – Doctorant chargé d’enseignement, je suis à la fois étudiant et enseignant et mon temps se partage donc entre : - les enseignements en droit à l’Université de Paris et à l’Institut Catholique de Paris ;
- la recherche en Thèse de Doctorat en Droit public, à l’école doctorale 262 de à l’Université de Paris, intitulée « Algorithmes et sécurité nationale » ;
- la poursuite d’un cycle spécialisé sur le renseignement à Sciences Po Aix. Consultant, je réalise aussi quelques prestations de conseil, de formation et de recherches privées. Dans ce cadre et à titre principal, j’interviens comme formateur dans le cadre des formations de secouriste en premiers secours en santé mentale (PSSM), organisées par le Service universitaire de médecine préventive et de promotion de la santé (SUMPPS) de Sorbonne Université. Collaborateur occasionnel du service public, j'interviens enfin comme Délégué du Défenseur des droits (depuis avril 2021) et comme Réserviste pour la Garde nationale (depuis 2012).

Mirza Comment est apparu votre mal-être psychologique ?

Guillaume – Probablement un peu comme tout le monde : du fait de l’alternance prolongée confinement//couvre- feu, en raison de la crise sanitaire.

Mirza Comment avez-vous pu surmonter les difficultés que vous avez rencontrées ?

Guillaume – En ayant un projet et en me concentrant sur les études et le travail, sur moi et sur mes proches.

Mirza Pensez-vous que vous avez développé la capacité de faire face à ces défis ou pensez-vous que vous avez toujours eu ces compétences / forces / mécanisme / résilience ?

Guillaume – Je crois que nous avons tous en nous des compétences, forces et mécanismes de résilience, qu’il nous appartient de mettre en oeuvre à des moments de nos vies ; celui-ci en est un.

Mirza – Comment est la vie depuis que vous avez commencé vos études ? Qu'est-ce qui a été positif, qu'est-ce qui a été difficile ?

Guillaume – Mes études ont commencé sur l’année universitaire 2013-2014, après une expérience professionnelle d’une dizaine d’années, et ont été une source de satisfaction, notamment par la validation de chaque année et l’approfondissement de sujets et champs d’étude qui me passionnent. Les études peuvent aussi causer quelques désillusions, qui peuvent aller du redoublement d’un semestre, à des erreurs administratives causant grief, ou même à l’absence de candidature retenue en Master 2 sur Paris la première fois (pouvant ainsi faire perdre le bénéfice d’une année d’enseignement si l’on a pas prévu de plan B... ce qui heureusement n’était pas mon cas). Mais, d’une façon générale, faire des études a accentué un véritable mécanisme de libération intellectuelle ; c’est très probablement l’une des meilleures décisions que j’ai pu prendre.

Mirza Comment la COVID vous a-t-elle affecté en termes de vie quotidienne et d’humeur, sentiment, bien-être psychologique ?


Guillaume – La COVID affecte concrètement la planification et l’organisation des tâches et des événements de la vie personnelle, professionnelle, estudiantine. C’est tout sauf un contexte normal et satisfaisant, mais il faut faire avec, avec les aléas que cela implique sur notre humeur à tous : insatisfaction, anxiété, dépression. Le distanciel, parfois un mode hybride présentiel-distanciel, s’est imposé pour beaucoup de choses : les examens lorsque j’étais étudiant en Master 2, les formations de l’école doctorale une fois doctorant, les travaux dirigés et les cours magistraux dispensés comme chargé d’enseignement aux étudiants en formation initiale et continue, etc. Étudiant comme enseignant, il faut s'adapter rapidement et constamment, laisser le contexte sanitaire influer le moins possible sur nos interactions et essayer d’être une force de proposition bienveillante pour ceux qui y parviennent moins le cas échéant.

Mirza Y a-t-il une expérience particulièrement difficile dont vous pourriez nous parler ? Qu'avez- vous ressenti à l'époque ?

Guillaume – D’un point de vue personnel, le fait de ne pas toujours pouvoir être là pour ma famille a été dur, tout particulièrement pendant le premier confinement. Notamment le fait de ne plus passer voir mes parents, mon absence lors de la naissance de la petite dernière de ma sœur (celle-ci ayant dû accoucher en pleine crise sanitaire), le fait de ne pouvoir se retrouver avec mes proches pour les anniversaires et célébrations diverses... Etant particulièrement à cheval sur les gestes barrière, je n’ai pas serré mes parents dans mes bras depuis fin 2019. D’un point de vue professionnel, le fait d’avancer insuffisamment sur la thèse, ayant dédié une part importante de cette année à l’enseignement (351h cumulées), du fait du contexte logiquement moins favorable à la recherche. S’agissant du ressenti, on peut recenser le stress, la frustration, la dépression. Ce sont des sentiments parfaitement normaux et il est important de parvenir à mettre des mots dessus.

Mirza Comment avez-vous surmonté les épreuves que vous avez vécues ? Quelles sont vos forces, vos stratégies ? Qu'est-ce qui a pu vous aider ?

Guillaume – Il faut absolument s’occuper car le désœuvrement est probablement l’un des pires ennemis du citoyen confiné. Il faut aussi savoir rester raisonnable et rationnel. J’ai commencé par la rédaction d’un petit protocole de lutte civique et sanitaire contre la COVID 19 quand on connaissait encore peu de choses sur le virus, et qui sera peut-être publié. La lecture et la musique aussi peuvent aider. Marc Aurèle disait : « Que la force me soit donnée de supporter ce qui ne peut être changé et le courage de changer ce qui peut l’être, mais aussi la sagesse de distinguer l’un de l’autre ». Il est aussi possible d’évoquer le très connu poème Invictus de William Ernest Henley, ou les chansons de Bruel (Héros) ou de Calogéro (On fait comme si). Prendre du temps pour soi est indispensable, même si c’est contre-intuitif quand on est étudiant dans une filière sélective comme le droit. Également, le fait de prendre conscience que tout ceci est, certes long, mais néanmoins temporaire, aide aussi beaucoup. Pour en parler régulièrement avec d’autres enseignants, le contact avec les étudiants nous manque au moins autant qu’à eux.

Mirza Souhaiteriez-vous dire un mot au sujet de la santé mentale/du bien-être psychologique des étudiantes et étudiants en général ?

Guillaume – Un dispositif complémentaire aux « chèques psy » a été déployé : c’est la formation de secouriste PSSM, qui est l’équivalent pour la santé mentale des premiers secours physiques classiques (PSC1). Cette formation à visée éducative n’est ni un groupe de soutien, de thérapie ou de débats, mais forme et sensibilise sur les questions relatives à la santé mentale et aux troubles psychiques : - les troubles de santé mentale émergents : les troubles dépressifs, les trouble anxieux, les troubles psychotiques et le trouble lié à l’utilisation de substances ; - les crises de santé mentale : les pensées et comportements suicidaires, les attaques de panique, les évènements traumatiques, les états sévères de psychoses, les effets sévères liés à l’utilisation de l’alcool et de substances toxiques, ainsi que les conduites agressives. Les agences régionales de santé financent ainsi la diffusion de ce programme pour les établissements d’enseignement supérieur. C’est notamment le cas des SUMPPS de Sorbonne Université et d’Université de Paris qui accueillent gratuitement des promotions d’étudiants sur leurs campus afin de leur donner des clefs de compréhension et d’intervention à travers des savoirs, savoirs-être et savoir-faire, notamment via un plan d’action simple à appliquer. Participant à ce programme comme formateur, j’y retrouve certains étudiants que j’aurais pu avoir en travaux dirigés ou en cours magistraux. Cela m’aide à me sentir plus utile pendant cette période si particulière. Le ministère de la Santé, par l’intermédiaire du ministère de lʼEnseignement supérieur, de la Recherche et de lʼInnovation, s’est d’ailleurs intéressé à cette formation et m’a demandé la rédaction d’un petit compte-rendu.

Mirza Pour finir, que voudriez-vous faire après l'obtention de votre diplôme ? Et après vos études en général ?

Guillaume – Le diplôme visé étant le Doctorat en Droit, il s’agit du troisième et dernier cycle qui clôturera mes études. L’objectif est ensuite, sous réserve d’attribution du grade de Docteur et de qualification par le Conseil national des universités, d’être recruté comme Maître de conférences.

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« Je travaillais en même temps que je faisais mes études, j’avais pas de vraie communication ni avec les camarades ni les collègues. J'étais au travail... Avec tout ça, la pression des études, je suis tombé malade. Et à côté, avec toutes les études et tout, je n'avais personne à côté qui pouvait m'aider. J'étais malade, je ne pouvais même pas marcher. C'était le stress, toute l'anxiété et j'ai dû attendre cinq jours, j'avais même plus de nourriture [...] Je n'avais pas fait des courses – pendant cinq jours j'ai mangé que des baguettes que j'avais, parce que je pouvais pas descendre sept étages et tout... ».

Julian, 30 ans, est Colombien et étudiant en deuxième année de licence d’économie et de gestion. Il est arrivé à Paris il y a cinq ans, pour ses études, et il a souffert d’anxiété et de dépression pendant les périodes de confinement liées à la pandémie de Covid-19. « [...] l'anxiété, ça m'est venu à cause de toutes les choses que je gérais en même temps. [...] Avant je m'imaginais que je n'avais pas de limites physiques, que cela ne m'arriverait pas, et une fois que j'étais malade je me suis dit ‘OK oui, il y a une limite physique’ ». Le contexte d’incertitude provoqué par la pandémie a également eu un impact sur sa santé mentale. « [...] ça m'a mis en situation de difficulté par rapport au loyer, les dépenses non seulement de ces moments, mais plutôt à l'avenir parce que c'était le début du semestre, et cette situation de ne pas savoir, ne pas être sûr comment je vais pouvoir me soutenir le mois de mars jusqu'à la fin du semestre ça m'a fait aussi me mettre en question et en dépression. [...] quand j'étais dépressif, je ne répondais plus au téléphone, je laissais le téléphone mort. Pendant cinq jours comme ça, tout le monde se préoccupait ».

Pour lutter contre ces maux, Julian s’est notamment appuyé sur sa foi en l’avenir. « Je suis réaliste, mais en même temps je suis toujours en train de voir l'avenir. Donc je ne me centrais pas beaucoup sur le présent, et ça a beaucoup, beaucoup aidé. C'est le fait de toujours voir l'avenir, d'avoir beaucoup d'espoir en l'avenir ». Le fait de développer des projets personnels et d’aider ses amis et les gens autour de lui a également été d’un grand secours, psychologiquement. Il se définit comme « une personne très active ». « Je fais plusieurs choses [...] j'ai toujours des projets, je connais d'autres personnes, beaucoup d'autres gens mais dans ma communauté. Des étrangers, des immigrés... Et avec eux, je suis plutôt à l'écoute et toujours en attitude d'aide envers eux, donc mes journées sont beaucoup plus chargées de communications avec eux. Là, ça fait quelque temps que je les aide, à faire des documents, des démarches, je donne des conseils... Par mon expérience, j'ai appris beaucoup de choses, donc j'essaie de faire la vie moins difficile aux gens. Mais à côté aussi, j'utilise beaucoup de temps pour voir des documentaires, pour réviser, pour apprendre... ». Au sujet de la santé mentale des étudiants, il conseille à ses camarades de toujours prévoir un plan B et de se préparer mentalement. « Je les inviterais à plus prendre conscience, être informé sur la manière de se préparer. D'avoir toujours plusieurs options ».

Après ses études, il souhaiterait orienter sa carrière professionnelle « vers la gestion des actifs pour l'investissement. L'investissement industriel, l'investissement dans les services [...] aider à développer des projets vraiment industriels qui soient orientés au développement social et personnel des gens ».

ENTRETIEN

Mirza – Bonjour Julian.

Julian – Bonjour.

Mirza – Est-ce que tu peux te présenter?

Julian – Oui, je m'appelle Julian, je viens de la Colombie et ça fait cinq ans que je suis à Paris, et je suis en deuxième année en économie gestion. J'ai 30 ans.

Mirza – Et où est-ce que t'habites ? Une maison, un appartement ? Est-ce que tu habites tout seul ?

Julian – J'habite tout seul dans une chambre de bonne, c'est-à-dire 10 mètres carrés. Et ici, à Paris, à Montparnasse, dernier étage, sans ascenseur (rires).

Mirza – Et tu décrirais comment tes conditions de vie ? Est-ce que t'es heureux ou est ce que tu préfèrerais vivre ailleurs ? Dans un endroit peut être plus grand.

Julian Mes conditions de vie sont plutôt restreintes. Je me sens bien ici à Paris, je trouve que c'est intéressant d'être ici et la vie ici ça me paraît attractif. Mais mes conditions personnelles, ça... C'est une autre histoire. Le logement, le fait que ça soit si petit par rapport à mes revenus et tout... Je sais qu'on peut trouver le double avec deux cent-trois cent euros de plus. Mais le fait de ne pas avoir les documents qu'on a besoin de montrer pour cela, le fait d'être ici... Par exemple les garants, des conditions qu'on n'a pas parce qu'on est tout seul, il n'y a pas de famille, il n'y a rien en Europe. Donc ça, c'est un peu plus compliqué. Parce que même si on a l'espoir - je cherche à pouvoir m'organiser en terme de logement d'une manière plus confortable - je ne trouve pas encore assez de ressources pour pouvoir le faire. Donc après c'est un gros combat, et c'est long.

Mirza – D'accord. Et qu'est-ce que tu fais de tes journées ?

Julian Je fais plusieurs choses. Je suis une personne très active. J'ai toujours des projets, je connais d'autres personnes, beaucoup d'autres gens mais dans ma communauté. Des étrangers, des immigrés... Et avec eux, je suis plutôt à l'écoute et toujours en attitude d'aide envers eux, donc mes journées sont beaucoup plus chargées de communications avec eux. Là, ça fait quelque temps que je les aide, à faire des documents, des démarches, je donne des conseils... Par mon expérience, j'ai appris beaucoup de choses, donc j'essaie de faire la vie moins difficile aux gens. Mais à côté aussi, j'utilise beaucoup de temps pour voir des documentaires, pour réviser, pour apprendre... L'actualité, je suis toujours en train de voir les journaux, de lire les nouvelles, les choses qui nous arrivent ici, non seulement en France mais à l'international aussi. Et d'un côté aussi j'ai du travail, parce que j'ai des responsabilités aussi pour pouvoir être ici. J'ai deux, trois emplois. D'habitude, j'avais deux contrats à temps partiel, donc la journée était plutôt chargée en termes de responsabilités et c'était du travail d'un côté dans la restauration, de l'autre côté dans l'administration. Donc dans mes journées, j'ai beaucoup de choses à faire pour être ici, pour pouvoir soutenir économiquement mon projet de pouvoir me développer personnellement et professionnellement ici en France.

Mirza – D'accord. Et est-ce que t'as des passions, des hobbies, quelque chose que tu fais ?

Julian – Oui, en fait moi j'étais bon en général dans toutes les sciences : la biologie, la chimie, la mécanique, la physique et les mathématiques. Donc mes hobbies c'est l'informatique. Et au delà de ça, c'est l'anatomie, la médecine. Je regarde beaucoup... Comme je n'ai pas trop de temps, c'est Instagram et les réseaux sociaux, mais comme il y a des groupes qui sont dédiés aux médecins et jeunes étudiants-médecins, je pratique à la fois des langues - parce que j'apprends l'italien, le français et l'anglais, je combine - et en même temps je regarde tout ce qui est publié, parce que je sais qu'à la base ça va m'être utile. Donc je suis ça, et sinon d'autres hobbies c'est de regarder aussi toutes les institutions internationales autour de l'économie, le Forum mondial de l'économie, ou tout ce que publient les agences européennes économiques, la Banque centrale européenne, aux États-Unis aussi... Donc, c'est plutôt pas mal des choses, toujours quelque chose à regarder sur les réseaux, sur Internet.

Mirza – C'est intéressant. Et est-ce que tu peux nous parler... Quand est apparu ton mal-être psychologique ?

Julian – Alors, ça... Ça m'est venu un peu... Ça a débuté en novembre, parce qu’avec toute la situation du Covid, mais à cause aussi du fait que je travaillais. Je travaillais en même temps que je faisais mes études, j’avais pas de vraie communication ni avec les camarades ni les collègues. J'étais au travail... Avec tout ça, la pression des études, je suis tombé malade. Et à côté, avec toutes les études et tout, je n'avais personne à côté qui pouvait m'aider. J'étais malade, je ne pouvais même pas marcher. C'était le stress, toute l'anxiété et j'ai dû attendre cinq jours, j'avais même plus de nourriture.

Mirza – Tu devais attendre cinq jours, tu avais quoi comme maladie ?

Julian En fait, c'était l'anxiété. Ça m'a donné une gastro, et cette gastro s'est un peu développée dans la partie lombaire, a fatigué les muscles. Et ça a fait que je ne pouvais pas bouger. Et comme je n'avais personne pour qu'ils m'aident - à la maison je n'avais pas des courses ! Je n'avais pas fait des courses - pendant cinq jours j'ai mangé que des baguettes que j'avais, parce que je pouvais pas descendre sept étages et tout... Et les gens, avec cette complication de la vague Covid, les gens que je connaissais ne pouvaient pas non plus venir en aide. Et ça, ça m'a beaucoup affecté. Une fois que ça, c'était passé, en février quand on a recommencé parce qu'on attendait qu'on pouvait faire le 2e semestre normal, et en janvier c'était pas le cas. En plus, j'avais aussi d'autres situations... Comme beaucoup des étudiants, non seulement étrangers, mais tous les étudiants français qui sont sans revenus des emplois qu'ils font pendant les vacances de Noël et tout... Ça aussi ça m'a mis en situation de difficulté par rapport au loyer, les dépenses non seulement de ces moments, mais plutôt à l'avenir parce que c'était le début du semestre, et cette situation de ne pas savoir, ne pas être sûr comment je vais pouvoir me soutenir le mois de mars jusqu'à la fin du semestre ça m'a fait aussi me mettre en question et en dépression. Parce que d'un côté, je n'avais pas les contacts avec les camarades, pour se ressourcer avec des possibles opportunités de travail, et les stages aussi parce qu'on était aussi en train de regarder les stages pour l'été ou même avant. Et dans cette situation-là, je me suis rendu compte que je n'avais pas pu, toute cette année - les six mois qui avaient passé et les six mois suivants - je n'avais pas trop pu pratiquer mon discours, avoir des contacts humains et aussi la conversation avec les camarades. De toute manière pour moi, étranger ici, du côté professionnel c'était important parce qu'on intériorise les termes, tout le vocabulaire et tout l'apprentissage qu'on fait pendant les cours. Donc, le fait d'être isolé, de ne même pas avoir des nouvelles des autres - sauf les minutes là, des cours sur Zoom, parce qu'une fois que le Zoom est fini, les étudiants ferment la fenêtre et restent même pas deux minutes à parler, parce que tout est enchaîné. Donc là aussi, ça m'a fait.. Ça m'a fait beaucoup de mal. Je suis resté pendant des journées, j'étais... J'allumais même pas la lumière... J'étais cinq jours comme ça. Oui j'avais de la nourriture, mais... Je réfléchissais à ce que je pouvais faire pour compenser tout ce manque de pratique dans différents domaines, dans différents aspects de l'apprentissage que j'étais en train de suivre. C'était ces deux situations-là, c'était début février. Et puis je suis retombé début mars, parce que j'ai commencé à avoir les cours en décalé, je passais... Parfois, je n'avais pas envie de voir les cours en entier et c'était... Je savais que les cours c'était important, et tout. Mais je n'arrivais pas à réviser, j'avais pas l'envie de réviser avec cours, donc soit je regardais les cours soit je révisais, mais pas les deux - comme on devrait faire - et ça aussi... En même temps je me faisais la réflexion, "j'ai besoin de ça et je sais que ça va être mal pour mois dans trois mois, parce que les examens, et tout"...

Mirza – Et ça, c'était à cause de la dépression ?

Julian – Oui, ça c'était... C'était tout, dans cette ambiance.

Mirza – Et t'avais déjà de l'anxiété avant en Colombie ? Avant de venir en France.

Julian – Non en fait, j'étais plutôt bien préparé à tout et n'importe quoi parce que c'était ça fait cinq ans que je suis ici en France, mais j'avais déjà fait des études à l'étranger. J'avais été au Mexique six mois, j'avais déjà vécu aux Etats-Unis... Donc j'étais déjà préparé psychologiquement et tout pour presque toute sensation de solitude, ou le fait d'être loin de la famille, loin des gens qu'on connaît et je n'étais pas si attaché à avoir des gens autour, mais parce que de toute manière, on retrouvait les autres et on passait un peu le temps à faire d'autres activités. Mais avec cette situation, le Covid et l'enfermement, c'était trop compliqué. En plus, mes habitudes... Moi j'étais toujours dans l'esprit de faire un peu de méditation, de disperser le cerveau à partir des promenades le soir à Paris, quand il y a eu des commerces... Parce que comme j'habite à Paris, j'allais au moins autour, mais avec le couvre-feu, les restaurants fermés... Je devais tout commander en plus... Oui, ça c'était un surcoût déjà, et le fait de ne pas avoir la possibilité d'aller marcher... Au moins, ça, ça m'a aidé pendant les quatre ans précédents. Ça m'a beaucoup aidé parce que même si la journée ne me suffisait pas pour faire des choses, au moins pendant la nuit je connaissais des endroits intéressants, que j'ai remarqués. Et ça, ça donne un peu d'espoir quand même, de dire "OK, un moment donné, je vais pouvoir venir le matin quand ça sera ouvert".

Mirza – C'est intéressant. Et quand tu t'es senti très mal, justement, quand t'étais malade et qu'on ne pouvait pas venir te voir, comment t'arrivais à tenir, à garder la force ?

Julian – C'était plutôt mental. Le fait de se dire - comme je vous dis, mon hobby c'est un peu l'anatomie, tout ça - je me disais du côté de l'esprit, psychologique, "ça va passer. C'est un moment difficile mais ça va passer". Et j'étais plutôt rassuré que je trouverais la force, parce qu'il faudrait voir avec l'alimentation. Je pensais plutôt à ce que cela ne m'arrive plus. C'est-à-dire à trouver pourquoi ça m'est arrivé, biologiquement, et que ça ne m'arriverait plus dans le futur. Me prévenir, apprendre de ces moments-là pour la prévention dans le futur. J'étais toujours... Je suis réaliste, mais en même temps je suis toujours en train de voir l'avenir. Donc je ne me centrais pas beaucoup sur le présent, et ça a beaucoup, beaucoup aidé. C'est le fait de toujours voir l'avenir, d'avoir beaucoup d'espoir en l'avenir.

Mirza – Et après, est-ce que tu as eu des moments où tu sentais que tu allais peut être anxieux, mais tu t'es souvenu, t'as trouvé cette façon de prévenir l'anxiété ? Comment t'as fait en fait pour la prévenir ?

Julian – Ça c'était... Parce que l'anxiété, ça m'est venu à cause de toutes les choses que je gérais en même temps. Donc j'ai commencé à regarder comment gérer le temps pour arriver à tout finir. Et me dire qu'il faut arriver à finir la plupart des choses, si je n'arrive pas à tout faire, choisir. Mais je ne pouvais pas me surexploiter, parce que c'était pas possible, il y a une limite physique. Avant je m'imaginais que je n'avais pas de limites physiques, que cela ne m'arriverait pas, et une fois que j'étais malade je me suis dit "OK oui, il y a une limite physique, donc il faut regarder de ce côté et essayer de faire au mieux. Mais s'il n'y a pas d'autre choix, il faut choisir et voir après ce qu'on n'a pas pu faire".

Mirza – Et en février-mars, quand tu t'es senti plus déprimé, là, du coup, comment t'as réussi à t'en sortir ?

Julian En février-mars, je me suis motivé parce que j'ai reçu des communications, j'ai parlé avec mes amis en Colombie. Et en fait... Moi j'ai eu le courage de partir comme ça, sans rien, mais eux non. Ils se trouvent plus fermés à l'idée de sortir, à découvrir ce qui peut arriver. Donc ils souffrent, ils sont aussi anxieux, ils sont aussi dépressifs un peu là-bas. Ils sont un peu frustrés par le fait qu'ils ne trouvent pas une option professionnelle, malgré tous ces efforts pendant leur formation. Et je me suis dit que moi au moins, j'étais ici et que je pouvais développer des projets - j'avais déjà pensé à différents projets - mais que ça serait le moment de les débuter, de commencer à travailler sur ces projets pour que... Aussi bien moi qu’eux... De cette manière, je pourrais les aider et maintenir une communication avec des gens et pouvoir aussi - pour moi-même - garder un lien avec des gens, et aussi ne pas être dépressif, être motivé à travailler et à faire des choses. Occuper toute mon énergie pour ce type de choses, à la place d'être dans un état négatif.

Mirza – En aidant les autres.

Julian – Oui.

Mirza – C'est intéressant. Et ensuite, pendant le confinement, tu m'as dit que tu avais un peu coupé le lien avec des gens. Est ce qu'il y a une forme de lien que tu as pu garder quand même ? Tu m'avais parlé des technologies ?

Julian – Oui, en fait quand j'étais dépressif, je ne répondais plus au téléphone, je laissais le téléphone mort. Pendant cinq jours comme ça, tout le monde se préoccupait - la famille et tout parce qu'ils ont besoin de savoir ce qu'on devient parfois. Et j'ai commencé à réfléchir du côté de la gestion du temps et les outils qui existent, et j'ai profité de ce que je connaissais en informatique à la base, qui est un niveau plutôt avancé. J'ai commencé à regarder peut-être les appareils qui pourraient m'être utile, me servir pour pouvoir continuer à avoir les liens. Mais ne pas être anxieux ou stressé parce qu'il n'y a pas de réseau, parce qu'on prend 15 minutes à essayer de comprendre ce que l'autre dit, parce que l'appareil est trop vieux ou que ce n'est pas le bon réseau, le bon volume etc. Donc j'ai aussi commencé à investir un peu de côté mes économies, pour acquérir des appareils qui pourraient m'aider pour la communication, et aussi pour ce travail-là que je faisais. Par exemple les gens qui ont besoin de démarches administratives, comme tous mes amis parfois ici, les gens que je connais, les migrants et tout. Donc j'ai trouvé un appareil qui était une tablette dans laquelle on peut écrire. Une chose qui peut prendre 35 minutes ou une heure, même si on est très avancé en informatique, là c'est une chose qui prend 3 minutes. De mon côté, ça me permet d'aider plus rapidement les autres, ou faire mes choses plus rapidement. Et de l'autre côté, de créer un lien personnel avec ces gens-là. D'une manière ils me remercient, et moi socialement ça m'aide à me sentir accompagné. Donc c'est la technologie qui lie, qui fait des liens avec les autres parfois. C'est ça qui m'a aidé.

Mirza – T'as pas vu de psychologue, est-ce que t'y as pensé ? Ou prendre des médicaments ?

Julian – Non, je prenais pas... Je n'ai pas vu de psychologue.

Mirza – T'y as pas pensé ? Tu t'es pas dit à un moment "peut-être que ça me ferait du bien" ?

Julian En fait, le souci c'est que je bossais toujours autant (rires). Donc combien de temps... Parce que si je dois prendre rendez-vous, ça c'est une plage de temps que je dois réserver pour ça, et peut-être que je pourrais avancer par moi-même... Parce que ce n'est pas que tu demandes un psychologue aujourd'hui et c'est pour demain. Ça prend 15 jours. Donc si c'est déjà passé... Je me dis dans 15 jours, je suis pas dans cet état, donc je vais prendre quelques heures de temps pour faire une chose qui était déjà, bon...

Mirza – Je comprends, c'était des épisodes assez courts ?

Julian – Au final, oui. Dans mon cas, c'est... Comme j'ai dit, j'étais plutôt préparé à beaucoup des choses. Donc c'est quand même bien.

Mirza – Ça t'a quand même fait mal.

Julian – Oui, mais ça m'a fait mal aussi parce que... Ce n'est pas vraiment que je connais que les jeunes Latinos, mais aussi d'ici les Erasmus, des gens qui sont... Et comme j'étais un peu plus expérimenté ici, parfois, il y avait des étudiants qui étaient l'année dernière ici, et ils avaient des questions, ils se sont retrouvés avec un peu la même anxiété que moi. Mais ils n'imaginaient pas... Parce que leur famille est à quelques heures d'ici, et quand même c'était compliqué. J'essayais de les rassurer, je leur disais "ce n'est pas si grave, tu dois faire ce que tu arrives à faire." Comme la décision que j'ai prise, de ne pas perdre beaucoup d'énergie en se stressant à tout faire, parce que parfois on n'y arrive pas. Ça m'a permis de partager la même expérience avec d'autres, et voir que ce n'était pas seulement moi.

Mirza – Est-ce qu'aujourd'hui, tu repenses encore à ces moments où tu n'étais pas bien ? Ou t'essayes de ne pas y penser, parce que tu disais que tu regardais l'avenir surtout.

Julian – Oui, je regarde plutôt l'avenir, donc... Je sais que c'est arrivé - on va dire que j'ai trouvé un peu un remède à ça - et parfois si je regarde autour de moi, les gens... Si je vois quelqu'un qui a ce type de symptôme, je lui parle, je lui raconte un peu ce qui m'est arrivé et comment je l'ai résolu. Mais c'est plutôt ça, pourquoi j'y pense, mais pas parce que je pense au passé. C'est plutôt pour faire profiter de cette expérience aux autres.

Mirza – C'est super intéressant. Est-ce qu'il y a un mot que tu voudrais dire, un message sur le sujet de la santé mentale des étudiants, du mal-être de certains étudiants ? Est-ce qu'il y a quelque chose que tu voudrais dire ?

Julian – C'est une chose que je comprends tout à fait. C'est tant d'aspects en même temps. Par exemple, je voyais dans les journaux et les images qu'ils montraient à la télé, quand les étudiants disaient qu'ils pensaient se soutenir avec le travail de la restauration, et qui, comme les restaurants étaient fermés, ils ont fini à faire des queues pour récupérer un peu de légumes, de la nourriture de la part des associations. Mais ils se retrouvaient non seulement avec le fait de pouvoir se ressourcer avec de la nourriture, mais il y a derrière ça toute l'anxiété. On pense qu'on va avoir de l'épargne, ou quelque source économique pour aussi se développer dans d'autres domaines. Et là je me dis "les pauvres, les pauvres étudiants" parce qu'ils ont beaucoup souffert à ce sujet. Je les inviterais à plus prendre conscience, être informé sur la manière de se préparer. D'avoir toujours plusieurs options. Parce que malheureusement, eux ils sont jeunes et ils pensent, ils réfléchissent à partir de ce que les parents, ou quelques adultes leur donnent comme option, mais c'est une seule option ! Et le fait de seulement voir une option, ça peut être un peu négatif. Par le fait que si cette option n'est pas là, tu te trouves vraiment mal. Donc ça serait plutôt ça...

Mirza – D'accord. C'est intéressant.

Julian De voir toujours d'un côté ou de l'autre... Moi par exemple, personnellement je suis dans la restauration aussi, mais j'ai mes compétences en informatique, je profite de mes compétences en gestion... Même s'il y a des gens qui – si tu sais faire des dessins et à côté tu sais faire des écrits, d'un côté ou de l'autre tu peux essayer avec... Non seulement ce qu'on voit comme travail les plus simples, parce que tu es jeune et parfois tu as des compétences que les autres n'ont pas. Et même dans les entreprises, pour un petit moment, ils ont besoin de gens comme ça. Des compétences qui ne sont pas recherchées autant, mais qui à un moment donné, sont les clés pour trouver une bonne solution.

Mirza – Merci. Et la dernière question, est-ce que tu peux nous dire qu'est ce tu aimerais faire après ton diplôme, et après tes études en général ?

Julian Après mes études, je vois ma carrière professionnelle plutôt orientée vers la gestion des actifs pour l'investissement. L'investissement industriel, l'investissement dans les services. Et c'est pourquoi je trouve que... Bah ici à Paris, c'est un centre financier, donc c'est important d'être sur place. Et oui, en général, ça comme ma carrière professionnelle, mais à côté je voudrais aider à développer des projets vraiment industriels qui soient orientés au développement social et personnel des gens. En ce moment, il y a cette tendance plus responsable qui permet d'avoir une conscience, dans la dépense de ses économies.

Mirza – Ok, merci beaucoup Julian.

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« J'aimerais dire à tous les étudiants qui sont en train de vivre des choses comme moi, qui sont exploités par leurs employeurs, leurs maîtres de stage [...] si vous connaissez du mal-être, si vous avez des problèmes dans votre famille, même si vous êtes étudiants étrangers comme moi, loin de votre famille [...] je vous comprends. Je suis de tout cœur avec vous. J'aimerais que vous soyez forts. Si vous avez des pensées suicidaires, ne passez pas à l'acte ».

Laurraine (nom d’emprunt), 25 ans, est étrangère et étudiante en troisième année de licence de droit. Pendant le deuxième confinement, elle logeait chez une famille en tant que fille au pair pour financer ses études, quand ses employeurs ont profité de la situation sanitaire pour lui imposer des conditions de travail illégales. « Il y a eu le confinement, et là ils ont décidé de ne plus envoyer les enfants à l'école, donc ils m'ont imposé de les garder à la maison sans me demander si ça me convenait. Et j'étais empêchée d'aller en cours, j'ai vécu une grosse dépression, j'ai eu des pensées suicidaires. J'ai appelé mon amie en panique en disant "ils n'arrêtent pas de m'exploiter, je ne veux pas être à la rue, il faut que je parte d’ici. Je ne sais pas quoi faire". [...] j'étais détruite à l'intérieur, je n'arrêtais pas de pleurer et je ne mangeais rien ». Elle a choisi de poser anonymement car elle ne souhaite pas que certaines personnes – dont la famille qui l’a exploitée – la reconnaissent. Laurraine a réussi à déménager, mais elle a particulièrement souffert par la suite lorsqu’elle a vu ses notes baisser du fait des conditions de révision difficiles. « Je suis en situation d'handicap, j'ai des problèmes de concentration. J'ai des troubles de l'attention, je suis dyslexique. Donc le fait que chaque fois on ouvre la porte alors que je suis en plein cours, je ne peux pas. J'ai assisté encore seulement aux TD [...] mais heureusement j'ai eu le droit à une preneuse de notes. Elle m'a vraiment sauvé la vie parce qu'elle m'envoyait tous les cours, et comme ça j'ai pu travailler, j'ai pu rattraper tous les cours. J’ai eu quand même cette sensation que quelqu’un se souciait de moi [...] c'était mon ange gardien qui m'envoyait les cours chaque week-end [...]. Et j'étais tranquille mentalement ». À propos de la notation des examens, elle estime que l’université ne prend pas vraiment en compte la situation des étudiants internationaux. « [...] ils veulent mettre tous les étudiants sur le même pied d'égalité mais ils oublient parfois qu'il y a des étudiants étrangers qui ne sont pas francophones [...] moi en tant qu'étudiante internationale je ne vois que des refus seulement pour mes notes. Comme s'ils ne regardent même pas ma lettre de motivation, même pas mon CV, mais que mes notes ».

Pour se sentir mieux, elle écrit et dessine depuis son plus jeune âge. Pour ce portrait, elle pose avec l’un de ses carnets. « Dès que j'ai su prendre un crayon dans mes mains, j'ai commencé à dessiner et à regarder des dessins animés. [...] lorsque je suis stressée, j'aime bien écrire et inventer des histoires, faire des bandes dessinées drôles parce que ça me fait rire ». Le soutien de ses amis proches a aussi été important pour elle au cours de ces épreuves, ainsi que la force qu’elle puise dans son caractère, qu’elle tient de sa grand-mère « qui est une femme très forte ».

Après sa licence, elle souhaite poursuivre ses études en master. « [...] les deux domaines qui m'intéressent c'est le droit social et le droit international. Parce que les deux domaines débouchent sur le métier de juriste d'entreprise qui m'intéresse particulièrement [...] Et après les études j'aimerais travailler dans une entreprise multinationale ». À côté de son projet professionnel, elle souhaiterait pouvoir continuer à pratiquer le dessin et l’écriture. « [...] je souhaite aussi finir mon roman, finir mes bandes dessinées, et faire un livre, un recueil qui rassemble les bandes dessinées, mais avec les chapitres de mon roman. Peut-être le publier, sinon je le traduis en français et en anglais déjà ce serait bien... ».

ENTRETIEN

Mirza – Bonjour Laurraine.

Laurraine – Bonjour.

Mirza – Est ce que tu peux te présenter ?

Laurraine – Je m'appelle Laurraine, j'ai 25 ans, je suis en troisième année de licence de droit à l'Université de Paris, au campus de Malakoff. Je suis étudiante étrangère, je suis toute seule à Paris, sans mes parents et sans mon chat.

Mirza – Il te manque, ton chat ?

Laurraine – Il me manque beaucoup.

Mirza – Est-ce que tu peux nous décrire - justement comme tu dis que tu es toute seule - tes conditions de vie ? Est-ce que t'es dans appartement, une maison, tu vis avec des gens ? Comment ça se passe ?

Laurraine – En fait, avant j'ai vécu dans une colocation très loin de ma fac, je mettais chaque jour une heure et demie aller, une heure et demie retour, en gros plus de trois heures de trajet par jour. Et là j’en pouvais plus donc j'ai cherché des logements plus proches. Et là je suis tombée sur une famille qui cherchait une étudiante contre service de garde d’enfants, 4 heures par jour, pour un logement qui était plus proche de ma fac. Et moi ils m'ont fait un contrat et tout, je me suis dit "ça a l'air d'être correct", je me suis renseigné, j'ai discuté avec mes parents, avec des amis français, ils m'ont dit que ça a l'air correct. Donc j'ai accepté cette offre et j'ai déménagé chez eux, il y avait un studio à part. Et là, les choses se sont aggravées. Il y a eu le confinement, et là ils ont décidé de ne plus envoyer les enfants à l'école, donc ils m'ont imposé de les garder à la maison sans me demander si ça me convenait. Et j'étais empêchée d'aller en cours, j'ai vécu une grosse dépression, j'ai eu des pensées suicidaires.

J'ai appelé mon amie en panique en disant "ils n'arrêtent pas de m'exploiter, je ne veux pas être à la rue, il faut que je parte d’ici. Je ne sais pas quoi faire." J'étais paniquée, j'étais détruite à l'intérieur, je n'arrêtais pas de pleurer et je ne mangeais rien. J'ai essayé d'appeler les hotlines pour les étudiants, ils n’ont pas pu m'aider parce que ma situation était particulière, et là j'ai contacté une prof de CM qui m'a envoyé vers le service étudiant de la fac, et là ils m'ont aidée.

Ils m'ont donné une aide financière, mais ils n'ont pas trouvé un logement, j'ai trouvé toute seule. Donc j'ai déménagé, dès que j'ai trouvé un logement. J'ai déménagé avec l'aide d'un ami, je me suis enfuie entre guillemets le weekend, ensuite je me suis installée là-bas avec toutes mes affaires le jour même. Après, j'ai envoyé un message à la dame comme quoi je suis parti, c'est fini entre, les « relations contractuelles » sont finies entre nous.

Et là désormais j'ai trouvé une chambre chez l'habitant. En fait, ça dépend, ça se passe souvent bien mais parfois, la personne, comme elle travaille à la maison, elle me dérangeait beaucoup pendant mes cours. Elle toquait à ma porte, l'ouvrait sans ma permission. Et moi, je lui ai dit à plusieurs reprises "mais je suis en cours, madame, j'ai prévenu trois fois d'avance" elle dit "oh je suis désolée, excuse-moi", mais après elle répète la même chose. Donc j'ai arrêté encore. J'ai pas assisté aux CM, je pouvais plus comme ça. Je suis en situation d'handicap, j'ai des problèmes de concentration. J'ai des troubles de l'attention, je suis dyslexique. Donc le fait que chaque fois on ouvre la porte alors que je suis en plein cours, je ne peux pas. J'ai assisté encore seulement aux TD, tout comme quand j'étais chez cette famille, j'ai assisté seulement aux TD mais heureusement j'ai eu le droit à une preneuse de notes. Elle m'a vraiment sauvé la vie parce qu'elle m'envoyait tous les cours, et comme ça j'ai pu travailler, j'ai pu rattraper tous les cours. J’ai eu quand même cette sensation que quelqu’un se souciait de moi, même si elle n’était pas du tout au courant de ma situation.

Et quand même, mes notes ont considérablement baissé en raison de ce traumatisme. Parce qu'en L2 j'ai validé à 12,6 de moyenne, en S4 j'ai eu 13,2 de moyenne et là d'un coup en S5 j'ai eu 11,4 de moyenne. Ma moyenne a baissé de 2 points et là ça m'a rendue encore plus triste. Je me suis dit "c'est à cause de ces gens-là qui ont été malhonnêtes, qui m'empêchent d'aller aux cours, après c'est l'autre dame-là qui n'arrête pas de m'embêter pendant que je suis en cours. On ne me laisse pas étudier tranquillement, je n'en peux plus... Je trouve pas de logement normal, j'en ai marre", donc j'entre en dépression... Je me disais "avec mes notes, j’aurai pas un master". En plus je suis étrangère, donc le français c'est pas ma langue maternelle mais je fais quand même des efforts, je révise jusqu'à pas d'heure pour avoir de bonnes notes et finalement maintenant, c'est 11 ? Je me dis "mais pourquoi j'ai toujours 11 ? Pourquoi j'ai 11, toujours 11, 11, 11... J'en ai marre, est-ce que je suis aussi nulle ?".

Je n'arrive pas à comprendre, je n'arrête pas de pleurer. J'ai vraiment développé une mauvaise estime de moi-même parce que j'ai l'impression que je suis nulle et que j'arrive pas à avoir des bonnes notes. Peu importe ce que je fais, je comprends pas. Y a des cours même j'ai eu 9, j'ai dû passer au rattrapage... Et même si la plupart des gens ont dû repasser toutes les matières, moi j'ai eu qu'une seule matière à rattraper. Je vois quand même dans les listes des gens qui ont eu 15 partout, et je me dis "et moi autrefois, j'étais une étudiante qui avait toujours 18, 19, au bac toujours..." J'ai eu mon bac à 16 de moyenne, j'étais très bonne élève, je suis surdouée et intelligente et là, je vis en France et mes notes baissent considérablement. Je n'ai jamais eu 11 dans ma vie. Jamais. J'ai toujours eu de très bonnes notes, ma famille m'a appris de toujours viser l'excellence, d'être excellente étudiante. Et moi je vois qu'en France je ne suis pas du tout excellente, je suis une étudiante moyenne. Une élève moyenne, avec 11 de moyenne, parfois 12. J'ai même eu plusieurs 14, mais c'est rare. J'ai perdu beaucoup de confiance en moi parce qu'après il y a la sélection des masters, qui est très rude cette année, je me dis "j'ai vraiment pas de chance avec mes notes". Pour l'instant, j'ai que des refus pour les masters alors que je parle 5 langues, je suis surdouée. Je dois combiner mes études avec des jobs étudiants pour financer mes études, je suis livrée à moi-même - mes parents ne m'aident pas financièrement. Et tout ce bagage, tout ce fardeau, et quand même les gens ne regardent que les notes. Ils ne regardent pas que quand même je suis combattante, que je ne laisse pas tomber mes rêves, que même si je n'ai pas des bonnes notes j'ai beaucoup d'expérience. J'ai fait un service civique, j'ai travaillé à l'étranger, j'ai travaillé en France, j'ai fait plein de choses et ils ne regardent que les notes. Donc là, j'étais très déprimée, je n'arrêtais pas de pleurer. Je me disais "à quoi ça sert ma vie ? Je ne peux pas avoir le métier que je veux parce que les gens me jugent en fonction de mes résultats scolaires." Ils s'en foutent du fait que je ne sois même pas Française, c'est que les notes qui les intéressent, en fait. Ils ont pris le principe d'égalité trop loin, ils veulent mettre tous les étudiants sur le même pied d'égalité mais ils oublient parfois qu'il y a des étudiants étrangers qui ne sont pas francophones, alors ils ne peuvent pas se montrer plus indulgents avec nous ? Des étudiants qui viennent d’un système éducatif complètement différent de celui français et qui doivent s’y adapter, comme dans mon cas.

Après tout, les facs n'arrêtent pas de se vanter qu'elles sont des facs tournées vers l'international et elles essaient vraiment d'attirer les étudiants internationaux, et moi en tant qu'étudiante internationale je ne vois que des refus seulement pour mes notes. Comme s'ils ne regardent même pas ma lettre de motivation, même pas mon CV, mais que mes notes.

Mirza – Je comprends. Tes conditions de vie se sont améliorées depuis ? Ou est-ce que t'es encore avec cette dame qui t'empêche de réviser, etc.

Laurraine – Oui, je suis encore avec cette dame qui me dérange un peu aussi mais je répète, elle comprend et elle arrête. Mais là elle m'a laissé quand même le temps de réviser les partiels, elle m'a beaucoup soutenu moralement, ce qui m'a fallu vraiment... J'ai fait des crises de panique, j'ai pleuré et j'ai un peu honte parce qu'elle est un petit peu étrangère et moi je fais des crises de panique chez elle... Mais c'est pas contrôlé. Et là vraiment, ça m'aide parce que je suis toute seule sans ma famille ici, il y a la sélection des Masters qui me panique énormément, je fais des crises d'angoisse chaque jour en raison de ça. Pour l'instant, j'ai postulé à quatre masters, j'ai eu trois refus, une liste d'attente, pour les autres j'ai pas encore de réponse. Chaque fois que je viens de recevoir des mails je commence à pleurer, à paniquer, à m'insulter, dire "bah t'es nulle, t'es conne, tu vas même pas avoir un master, tu te laisses envahir par tes émotions, tu fais des mauvais choix après t'impactes ta vie. Pourquoi t'as fait ce choix ? Pourquoi t'as travaillé chez cette famille ? Pourquoi t'as fait ça ?". Je n'arrête pas de m'en vouloir, pour ça.

Mirza – Qu'est-ce que tu fais justement quand tu te sens mal comme ça ? Est-ce que tu as des choses qui te donnent de l'espoir ?

Laurraine Depuis mon plus jeune âge, j'aime bien dessiner. Dès que j'ai su prendre un crayon dans mes mains, j'ai commencé à dessiner et à regarder des dessins animés. Je me souviens que déjà à l'âge de 3 ans, j'étais toujours chez ma grand-mère qui m'a gardée, elle m'a même mis toujours la télé et je regardais beaucoup de dessins animés. J'essayais de dessiner les personnages. Après au fur et à mesure, j'ai inventé mes propres personnages. On m'a dit toujours, tous les psychologues m'ont dit que je suis une fille très surdouée, très intelligente avec une imagination et une créativité hors du commun. Donc lorsque je suis stressée, j'aime bien écrire et inventer des histoires, faire des bandes dessinées drôles parce que ça me fait rire. J'invente des blagues, je lis mes dessins, je lis mes histoires et je rigole. Ça me fait du bien. C'est comme si je regardais mes propres dessins animés. J'ai même des personnages que j'ai inventés quand j'étais au collège, j'étais en sixième, j'ai inventé ces personnages. J'ai eu du mal, parce que je suis passée de l'école primaire au collège, je ne connaissais personne. On m'avait beaucoup embêtée, j'avais pas d'amis donc j'ai dessiné pendant les cours des bandes dessinées avec ces personnages. Ils m'accompagnent jusqu'à aujourd'hui. Ce sont toujours les mêmes personnages, je fais toujours des histoires drôles qui se basent même sur ma vraie vie. Des personnages que je connais. Par exemple le meilleur ami du personnage principal (c'est moi), il est basé sur mon père, qui est un grand gourmand – comme on dit en allemand, Naschkatze parce que je fais de l'allemand – donc il a beaucoup... C'est-à-dire un chat qui aime les bonbons, mon père il adore les bonbons et le chocolat. Donc j'ai fait un personnage comme mon père, qui adore les éclairs, le chocolat, mon père il adore les éclairs. Après, il y a un personnage qui est un chat, qui est bien sûr basé sur mon chat parce que suis très proche de lui. Il y a un personnage qui est basé sur ma meilleure amie qui en fait aimait beaucoup me manipuler pour m'embêter. Et là elle manipule toujours le personnage principal, mais ce n'est pas la manipulation méchante. La manipulation drôle, et ça fait rire avec tous ces personnages basés sur des personnes que je connais. Il y a aussi un personnage que j'ai basé sur mon grand-père maternel qui est décédé alors que j'étais au collège. C'était une personne très stricte, très gourmand, très, très... Il était un petit peu conservateur, il était vraiment... Et ma mère m'a dit que son éducation était très, très dure et il l'envoyait à l'école même si elle était malade. Mais pourtant, moi il m'a beaucoup aimée. Il était toujours très gentil avec moi, peut-être parce que j'étais sa petite fille. Et là ce personnage, c'est une personne qui est très stricte mais au fond, elle a un bon cœur, elle a un très bon cœur. Et c'est là, à chaque fois que je suis stressé, je dessine, ou sinon je regarde les bandes dessinées que j'ai déjà faites.

Mirza – C'est intéressant, c'est beau. Comment tu te sens quand tu dessines ? Est-ce que c'est quand t'as terminé que tu te sens le mieux, ou pendant que tu dessines ?

Laurraine – Non, pendant que je dessine je ne suis pas bien. Je pleure... Et après, dès que je regarde le résultat je me sens mieux. Je me dis "ah bah c'est drôle ce que j'ai fait, ah c'est bien fait ça !". Parfois, je regarde et je me dis "tu ne sais pas dessiner toi, tu dessines mal, oh c'est horrible". Et après, je montre ça mon amie et elle dit "oh mais c'est génial ça, je ne connais pas beaucoup de personnes qui savent dessiner comme toi." Et après quand je revois ces dessins et ces bandes dessinées, je me dis "ah c'est bien fait ça en fait, c'est drôle !". Après j'aime bien regarder les bandes dessinées que j'ai dessinées alors que j'étais au collège et au lycée, parce que là j'avais beaucoup plus de temps. À un moment je dessinais toute la journée, et là à la fac je n'ai pas de temps. J'ai à peine le temps pour dessiner, mais j'essaie néanmoins de me réserver un petit créneau pour dessiner. Alors je regarde des choses que j'ai déjà faites quand j'étais plus jeune et ça me rappelle une bonne nostalgie, ça me rappelle la bonne époque, ça me rappelle mon enfance et ça me fait du bien.

Mirza – D'accord, et est-ce que t'as déjà publié ces dessins quelque part ?

Laurraine – J'ai essayé de publier sur Deviantart. C'est un site international pour tout le monde, mais j'ai pas beaucoup d'abonnés parce que j'ai trouvé... que Mon style, que j'ai inventé est à la fois inspiré des styles français, belges et japonais. Et un petit peu le style américain aussi. C'est mélange de quatre styles différents. Et du coup je trouve que... Les gens, si c'est pas un style anime japonais ils ne regardent même pas. Et si c'est pas copier-coller d'une série, on ne regarde même pas, alors que moi ce sont mes propres histoires que j'ai dessinées, que j'ai inventées. Je suis tellement dégoûtée que personne ne regarde mes dessins alors j'ai gardé ça pour moi et mes amis proches

Mirza – Et t'as pensé à Instagram, créer un compte ?

Laurraine – J'ai déjà un compte Instagram, mais j'étais encore très dégoûtée par cette communauté du dessin qui ne regarde que des dessins inspirés par une série. Donc le compte est privé et il y a seulement mes proches qui y sont abonnés, et là-bas je publie des dessins et des bandes dessinées. Mais aussi je suis très, très timide, et j'ai tellement peur... Je suis hypersensible. Dès que j'ai des mauvaises critiques, je peux pleurer pendant toute la journée, ne pas manger, pas sortir de mon lit. Je réagis de façon extrême, donc j'ai vraiment très peur de la façon dont je vais réagir, donc je préfère ne pas publier pour l'instant.

Mirza – Je comprends. Et quand est-ce que ça t'est venu cette passion du dessin, tu disais qu'à l'âge de 3 ans... Et t'as déjà pensé à faire des études dans le dessin ?

Laurraine Au début, je voulais faire une école d'art, une école de bandes dessinées en France. Déjà, c'était très cher et ma mère a dit "si je paye des études, c'est pas pour un métier comme ça où tu ne trouveras pas de travail et tu seras mal payée." Et déjà ça faisait cher parce qu'elle ne gagne pas un euro. Elle a beaucoup de dépenses. On a une grande maison pas loin du centre ville, on a deux voitures. Donc c'est cher la vie en centre ville, c'est cher l'assurance et les voitures, l'essence et tout. Je comprends qu'elle n'ait pas les moyens de payer une école privée. Donc j'ai cherché... Après, j'ai été tellement dégoûtée parce que quand j'ai essayé de postuler au lycée dans mon pays, il y avait un bac spécial graphisme, et j'ai montré tous mes dessins, mon univers. Et finalement je n'ai pas été prise pour mes notes, parce que dans notre langue nationale j'ai eu des mauvaises notes. Alors que d'autres matières comme l'histoire, j'ai eu des très bonnes notes. Mais à cause des notes de cette matière-là, on m'a dit "on ne vous prend pas". Seulement à cause des notes. Alors j'étais tellement dégoûtée, je me suis dit que je n'allais plus jamais étudier le dessin. Et là, encore une fois la même chose, j'ai essayé de postuler à une école de bande dessinée en France, j'ai passé un entretien et elle m'a dit "t'as un style d'enfant toi, nous ne prenons que des personnes avec un style normal, à savoir réaliste." Et elle était tellement méchante avec moi, je n'arrêtais pas de pleurer, pleurer. Et là il y avait une école d'art à Angers qui m'a prise, j'ai vu le prix et c'était 4.000 euros par an. Et ma mère m'a dit "tu sais, je gagne pas en euros, je peux pas payer ça avec toutes les dépenses qu'on a. On a une très belle maison, on a un bon niveau de vie, et moi j'ai pas envie de renoncer à ce niveau de vie pour tes études". Oui, c'est un petit peu égoïste, c'est vrai, mais après je la comprends. Elle a travaillé toute sa vie pour avoir cette maison, pour avoir ce niveau de vie et je comprends qu'elle ait pas envie de renoncer à ça. Et moi non plus j'ai pas envie de renoncer à ça, j'ai envie de passer les vacances dans ma grande maison, avec une terrasse, avec un barbecue et tout... Je n'ai pas envie de renoncer à ça, alors j'ai dit "je laisse tomber les études d'art". Mais qu'est-ce que je peux faire ? Elle m'a dit "tu peux devenir comptable, comme moi". Comptable, fiscaliste, non j'ai pas envie (rires). Ce n'est pas pour moi. Et quand j'étais au lycée, je suis sortie au tribunal de première instance avec mon lycée et moi, j'ai adoré ça. On a vu les juges, on a discuté avec les avocats, on s'est même déguisés en tant que juges et avocats et on a fait une simulation de procès, et j'ai adoré ça. Je me suis dit "pourquoi pas faire du droit ?". D'abord, je regardais mes dessins et il y a beaucoup de personnages qui font du droit. Il y a le père du personnage principal qui est juge, il y a un autre personnage qui est avocat... Je me suis rendue compte qu'en fait, j'aime bien le droit, donc j'ai dit "je vais m'inscrire en études de droit". J'ai commencé mes études en France et je me suis dit "j'aime bien le droit français, c'est très intéressant". Il met beaucoup d'accent sur le droit de l'homme, je trouve ça génial. C'est pas comme chez moi, où le droit est un petit peu influencé par la religion. Ici, en France, c'est vraiment laïque à 100% - moi je suis très laïque. Et moi, j'ai bien aimé ça, qu'il n'y ait pas trop d'influence de la religion. Les droits de l'homme, la loi, et nous sommes tous égaux devant la loi. Et j'ai bien aimé ce concept français de droit, j'aime bien faire du droit français et travailler avec des entreprises françaises, parce que j'adore le droit français. C'est passionnant.

Mirza – C'est intéressant. Et t'as commencé tes études ici en 2017 ?

Laurraine – En 2018. En 2017 je suis venue apprendre le français, j'ai trouvé une espèce de classe préparatoire pour les étudiants étrangers qui souhaitent entreprendre des études en France. Alors j'ai passé les classes préparatoires à la Sorbonne. Là-bas, c'était génial. J'ai connu des étudiants du monde entier. Le seul contact qui m'est resté c'est une amie espagnole, qui est rentrée à Madrid. Et là-bas, on nous a appris comment rédiger des textes académiques en français. J'étais même parmi les premiers de la classe. On a même passé des tests de français pour postuler à la fac. Et moi du coup j'ai été prise dans deux facs. J'étais prise à Assas et à l'Université de Paris, et on m'a demandé "pourquoi tu n'es pas allée à Assas, c'est mieux que l'Université de Paris." Parce qu'en fait Assas, ils ont bien aimé mon profil, ils ont dit "t'as un profil hors du commun, on veut bien t'accueillir par contre ton test de niveau en français c'est le DELF B2. Nous souhaitons que tu passes le test DALF C1 parce qu'on voit que tu as un bon niveau de français quand même. Mais nous voulons avoir un certificat, parce que le mien était qu'au niveau B2." En gros ils ont voulu que je passe encore un test de français, le problème c'est que c'était en été, au mois de mai, et en juin il y a eu peu de sessions. Sauf des sessions très très chères, genre 300 euros la session. J'aurais dû attendre un an. Ils m'ont dit "si tu veux, on te garde ton dossier et tu passes tranquillement ton test de français, et après ta place sera en licence de droit à Assas". Et j'ai réfléchi, j'ai discuté avec ma mère et elle a dit "d'une part c'est une fac très bien, Assas. C'est dommage que tu perdes ta place. D'autre part, t'as déjà 22 ans, t'es déjà âgée, et tu vas être avec des étudiants qui ont 18 ans. Donc, c'est mieux quand même que tu prennes l'Université de Paris où tu as été prise, pour commencer déjà tes études". Et du coup j'ai suivi mon cœur, je me suis dit "qu'est-ce que je fais encore en France maintenant ? J'ai déjà trouvé un logement, je vais devoir rentrer chez moi et recommencer à partir de zéro, ou essayer de trouver un job en France pendant un an." En tant qu'étrangère, à l'époque je maîtrisais pas encore très bien le français donc je savais pas ce que c'était qu'une lettre de motivation, tout ça... Je me disais "je vais aller à l'Université de Paris et pas à Assas". Et je me dis "est-ce que c'était le bon choix d'aller à l'Université de Paris, ou j'aurais dû quand même garder ma place et aller à Assas, et commencer ma licence à 23 ans ?". C'est ce que je me demande toujours.

Mirza – Même aujourd'hui encore ?

Laurraine – Aujourd'hui encore, parce que je vois qu'Assas c'est mieux réputé. Mais quand même, je ne regrette pas d'être à l'Université de Paris parce qu'il y a beaucoup d'entraide ici. Les gens sont très gentils, ils m'ont beaucoup aidée. Il y a beaucoup de services aussi qui m'ont beaucoup aidée quand je n'étais pas bien, quand j'étais chez cette famille qui m'a exploitée, ils m'ont beaucoup aidé à sortir de cette situation. Donc je ne regrette pas d'être à l'Université de Paris, finalement.

Mirza – Tu parlais donc de ce qui t'a aidée, tu peux nous en dire un peu plus ? Quels services en particulier t'ont aidée ?

Laurraine – Le service des étudiants, j'ai l'impression que ça s'appelle comme ça. Et c'est pas précisément pour les étudiants étrangers, mais pour les étudiants en général. Mais... C'est un service qui est basé au siège de la faculté, à Odéon. Et là-bas, ils m'ont déjà aidé une fois, la préfecture m'a demandé un document qui n'existe pas et le service a fait ce document pour moi, pour que je puisse avoir une carte de séjour. Ils ont dit "je n'ai jamais vu un document pareil, je vais le faire quand même pour vous." J'étais très touchée parce qu'ils n'ont pas voulu laisser tomber leurs étudiants, même s'ils avaient des difficultés administratives ils étaient toujours là. Et là, même là, j'ai eu des difficultés financières et ils m'ont donné deux fois une aide financière, donc je suis contente d'être à l'Université de Paris, finalement. Parce que je trouve quand même... Quand je vois à Assas il y a beaucoup de concurrence, pas beaucoup d'entraide, on dirait une école de médecine. Alors qu'ici, il y a beaucoup d'entraide. Si j'ai pas de cours, je peux toujours compter sur quelqu'un qui peut m'envoyer le cours. J'ai toujours eu tous mes cours avant les partiels, complets, et j'ai même eu droit à une preneuse de notes. J'ai trouvé une fille géniale qui m'a beaucoup aidée, et même si je suis anonyme, je tiens vraiment à remercier cette fille qui était devenue ma preneuse de notes, qui m'a sauvé la vie. Parce que... Non seulement je suis étrangère, malheureusement ma santé est fragile, je suis en situation d'handicap, donc je sais à quel point les étudiants en situation d'handicap galèrent pour trouver une preneuse de notes. Elle, elle est venue de nulle part, elle m'a dit "je vais être ta preneuse de notes". Elle m'a vraiment sauvée. Surtout cette année-là, je n'ai pas pu assister aux CM en raison de mes problèmes personnels. Et elle, c'était mon ange gardien qui m'envoyait les cours chaque week-end, elle m'envoyait tous les cours. Et j'étais tranquille mentalement, je me disais "au moins j'ai les cours avec moi, au moins je ne serai pas en retard". Même si ma moyenne a baissé, j'ai quand même pu valider mon S5, et pour l'instant je sais que j'ai validé toutes les matières - sauf quatre matières où je n'ai pas encore les notes. Moi, je sais que... Quatre matières sont validées, pour les autres j'ai une incertitude totale, je vais croiser les doigts pour avoir ma licence malgré cette année très, très dure.

Mirza – C'est très beau, c'est beau que des gens t'aient aidée à t'en sortir. Et toi, de ton côté, tu nous as parlé du dessin, de la bande dessinée en général, est-ce qu'il y a autres choses dans toi, tes forces et tes stratégies, qui t'ont aidée ?

Laurraine – Au niveau des hobbies ?

Mirza – Ça peut être les hobbies, ça peut être le caractère aussi, peut-être.

Laurraine – Déjà au niveau des hobbies, j'aime bien écrire aussi, donc je suis aussi blogueuse pendant mon temps libre. Cette année, j'ai pas du tout écrit dans mon blog parce que j'étais tellement déprimée et dépassée, j'ai pas voulu embêter mes lecteurs avec mes problèmes. Donc j'ai pas écrit dans mon blog mais je tiens aussi un blog. Et sinon... Je sais que j'ai un caractère très fort parce qu'on m'a dit toujours "tu es une femme très forte". Je suis à l'image de ma grand-mère, qui est une femme très forte, ma grand-mère c'est une femme d'affaires qui a perdu toute sa fortune, tout perdu. Elle était surendettée et malgré tout elle a pu s'en sortir. Elle a pu s'en sortir, elle est pas à la rue. Elle a un appartement, elle est locataire mais elle a tout ce qu'il faut. On me dit "t'es comme ta grand-mère, t'as le même caractère", et elle, elle m'a dit "je suis fière de toi, t'es comme moi, t'es une femme forte. Malgré tous les malheurs que tu rencontres, malgré tous les défis et tout ce que tu subis, tu continues à marcher. Tu te lèves, tu continues à marcher. Et c'est pour ça que je suis fière de toi. Même si t'as pas des bonnes notes, je sais que ta force physique est tellement grande que tu auras ce que tu veux, tu auras le métier que tu veux parce que t'es forte, comme moi." Je tiens ça de ma grand-mère, c'est une femme... Elle était stricte, elle dit pas des choses pour faire plaisir aux gens. Si elle dit quelque chose, c'est que vraiment elle le pense.

Mirza – C'est des mots qui te suivent, tu y penses souvent ?

Laurraine – Oui, elle m'a beaucoup soutenue, ma grand-mère paternelle. Beaucoup, beaucoup. Mentalement, financièrement... Beaucoup, beaucoup. Même plus que mes parents. Mes parents qui travaillent toute ta journée, et elle, elle est à la retraite, donc elle a plus de temps aussi à me consacrer.

Mirza – D'accord. Et quand t'écris, tu écris quoi ? Tu écris des pensées ? Ou des histoires plutôt ?

Laurraine – Alors, j'ai un roman que j'écris depuis que je suis au collège, mais je l'ai fini en terminale. J'ai eu 500 pages. Je me suis dit "j'adore cet univers, je vais continuer". Et j'ai décidé de le traduire en français, j'ai commencé à le traduire en français dès que je suis entrée en Licence 1. J'ai commencé à le traduire en français, ça s'est très bien passé jusqu'à la période des partiels, tout ça... Comme je suis à la fac, j'ai pas trop le temps de traduire ça. Et en plus, j'ai commencé à écrire de nouveaux chapitres parce qu'en fait, comme je suis francophile, l'histoire se déroule en France. Là je me suis rendue compte que j'ai fait beaucoup de fautes culturelles sur la France. Par exemple il y avait des personnages qui avaient des prénoms allemands alors qu'ils sont français, alors j'ai corrigé ça. Et là j'ai apporté beaucoup de corrections, je peux même donner le point de vue de quelqu'un qui vit en France parce que maintenant je vis en France, je peux savoir ce que ça fait de vivre en France. Si jamais ils publient ce livre, qu'il est traduit dans d'autres langues, on pourra vraiment savoir que c'est comme ça la vie en France. J'étais très contente, j'ai tout le roman à réécrire et malheureusement, comme je n'ai pas de temps en raison de mes études et de mes problèmes personnels, j'ai mis à côté ce projet. Mais dès que j'ai le temps je reprends ça, ça me fait aussi du bien. Ça va avec les bandes dessinées en fait, les dessins, c'est tout ensemble.

Mirza – D'accord. Je reviens juste sur le Covid, sur la période de confinement etc. C'était particulièrement dur, notamment à cause de cette famille, est-ce qu'il y avait d'autres choses aussi ?

Laurraine En fait, lorsque le Covid a commencé, j'étais encore dans l'autre colocation, loin de Paris. C'était en fait une espèce de village. Donc ça s'est très bien passé, le premier confinement parce que j'avais un grand jardin. On faisait des barbecues avec les colocs, avec le la propriétaire. J'ai pu réviser au jardin, j'ai pu aller me balader dehors. Il y avait beaucoup de gens dehors, c'était très vivant et il y avait même pas des flics, il y avait que des gens qui étaient dehors. L'ambiance était géniale, je me sentais vraiment appartenir à quelque chose... Et de ce village-là, qui était génial. Cette vie-là me manque parce que j'ai beaucoup de souvenirs de cette période de confinement justement. Il y avait le marché, je me souviens qu'on faisait les courses au marché, et là les produits étaient tellement de bonne qualité, pas du tout chers ! J'ai acheté une baguette rustique tradition, un euro, et j'ai jamais trouvé une baguette semblable à Paris. Au niveau du goût, au niveau de la texture, c'était tellement bon... On a fait beaucoup de soirées film, parce qu'on avait des colocs de mon âge, des étudiants et des stagiaires qui n'ont pas pu rentrer chez leurs parents. Il y avait des étrangers qui sont rentrés, notamment un étudiant espagnol car il venait d’un pays dans l’UE, et moi comme mon pays ne se trouve pas dans l'Union européenne, j'ai pas pu rentrer. Les frontières étaient fermées. Donc on a fait des soirées film, on a beaucoup discuté et ça m'a fait du bien. Ainsi je n'étais pas seule, j'étais avec des étudiants. Et en même temps, je pouvais réviser et mes notes ont augmenté considérablement, parce que tout à coup j'avais pas les transports en commun, j'avais plus de temps à consacrer à mes études. J'ai travaillé sur ma méthodologie, sur mes cours, et d'un coup je suis passée de 9 à 14, j'ai eu 14 aux travaux dirigés. J'ai eu même... Une fois j'ai eu 18 en commentaire d’arrêt et j'étais choquée, "j'ai eu 18 !". Et j'ai acquis beaucoup de confiance en moi grâce à cette période et je suis partie sur de bonnes bases. Mais après, avec le deuxième confinement c'était pas la même chose parce que j'ai déménagé. C'est la pire erreur de ma vie, de partir de ce village et de venir chez cette famille. Parce que mes notes ont baissé, j'étais déprimée et c'est comme si tout ce que j'avais construit, je l'avais détruit en même temps... Et j'étais pas vraiment pas bien. Je ne suis pas bien jusqu'à maintenant parce que j'arrête pas de m'en vouloir, "pourquoi j'ai fait ça ? Pourquoi ?". J'avais une grande chambre pas chère qui donnait sur un grand jardin, avec des animaux, avec des chiens, chats, des poules et un potager à 35 minutes de Paris. Mais... Oui, c'était loin parce que ça faisait 1h40-1h30 depuis la fac, mais quand même l'ambiance était géniale. Il faisait frais le soir, il faisait bon, on pouvait respirer. Je pouvais me balader pendant le confinement alors que mes camarades qui étaient coincés dans leur studio à Paris étaient déprimés. J'ai toujours parlé avec mon ami, qui à l'époque était en Master 2, il était à Paris dans son deux-pièces avec son frère, dans un deux pièces à Paris. Il se sentait vraiment pas bien. Il était pas bien tout, il était beaucoup plus déprimé que moi. Moi j'avais beaucoup de joie, c'était bien en fait. Je me suis dit "le confinement, c'est la meilleure chose qui m'est arrivée !" (rires). Et là, arrive le deuxième confinement – j'étais pas dans ce village, j'étais chez l'autre famille – et là les choses ont empiré de plus en plus.

Mirza – Merci beaucoup pour ton témoignage. Je pense que tu as bien expliqué ce que tu as ressenti en général, et là où t'as trouvé des forces, des stratégies pour t'en sortir. Je ne sais pas s'il y a un mot que tu veux ajouter ?

Laurraine J'aimerais dire à tous les étudiants qui sont en train de vivre des choses comme moi, qui sont exploités par leurs employeurs, leurs maîtres de stage - parce que ça arrive aussi, malheureusement, récemment c'est très courant et je ne suis pas la seule qui était exploitée par son employeur - si vous connaissez du mal-être, si vous avez des problèmes dans votre famille, même si vous êtes étudiants étrangers comme moi, loin de votre famille, que vous ne pouvez même pas retrouver votre famille parce que l'aéroport est fermé - ou même s'il n'est pas fermé il y a beaucoup de restrictions sanitaires qui ne donnent même pas envie de prendre l'avion - je vous comprends. Je suis de tout cœur avec vous. J'aimerais que vous soyez forts. Si vous avez des pensées suicidaires, ne passez pas à l'acte parce que moi, j'ai eu des pensées suicidaires à plusieurs reprises, mais il y avait toujours mon ami qui était là et qui me disait "non, tu ne fais pas ça, non". Et après il me forçait à me dire "tu ne fais pas ça". J'ai toujours pensé à tous mes proches, à ma famille, à mes amis qui m'adorent et je me disais "ne fais pas ça. Ils seront malheureux. Je vais rendre malheureux mes parents, je vais rendre malheureuse ma meilleure amie." Et après je pense à mes projets personnels avec ma BD et mon roman. J'ai envie de finir ça, j'ai pas envie de tout laisser tomber. Si vous avez envie de mourir, ne faites pas ça, pensez à tous vos proches, à tous vos projets et tout ce qui vous fait plaisir. Si vous avez un petit projet - pas forcément de dessin, ça peut être un blog, ça peut être de la musique - pensez à ça ! Ne vous suicidez pas, s'il vous plaît, restez forts malgré tout. Parce que même si j'ai eu une très mauvaise expérience cette année, même si mes notes ont baissé, même si j'ai pensé "à quoi sert ma vie si je me suis fait avoir par une personne malhonnête ? J'ai gâché tout ce que j'ai construit en France, je risque de rester sans master...". Peut-être que je me fais trop d'idées, je me fais trop de films parfois parce que je panique facilement. Mais si vous êtes du genre à paniquer facilement comme moi, ne faites pas ça s'il vous plait.

Mirza – Merci beaucoup Laurraine. Est-ce que tu veux aussi nous dire ce que t'aimerais faire après ton diplôme, et après tes études ?

Laurraine – Alors en gros je souhaite m'inscrire en master, les deux domaines qui m'intéressent c'est le droit social et le droit international. Parce que les deux domaines débouchent sur le métier de juriste d'entreprise qui m'intéresse particulièrement. Pas nécessairement juriste d'entreprise, mais un métier qui y ressemble tant que je suis salariée, parce que j'aime pas être indépendante, j'aimerais pas être avocate ou un truc comme ça. Mon père était indépendant toute sa vie, j'ai vu toutes les galères qu'il a subies et il m'a donné un conseil "si je peux te donner un bon conseil ma fille, ne sois jamais indépendante." Et du coup je suis le conseil de mon père et je souhaite vraiment travailler dans une entreprise, dans une multinationale. C'est pour ça que je choisis forcément un master droit social et droit international parce que les deux masters me permettent de travailler dans une multinationale. Que ce soit le droit international ou le droit social, ça m'est égal. J'espère quand même d'avoir un master de l'un des sous-domaines parce qu'ils me plaisent beaucoup.

J'ai quand même de bons souvenirs de S5 parce que malgré mes difficultés, les seules choses que j'attendais chaque fois c'est d'avoir les TD de droit social et de droit international privé. Parce que ces deux métiers m'ont plus beaucoup, beaucoup. Et j'ai fait avec plaisir les travaux dirigés, les cas pratiques, les dissertations, les commentaires d'arrêt. J'ai fait ça avec plaisir, même si j'ai pas eu des bonnes notes, même si j'ai eu 11, 12... J'ai continué quand même parce que c'est ça qui me plaît, et je savais que si je veux faire quelque chose, je veux travailler soit en droit social, soit en droit international. Je suis partagée entre les deux, pour l'instant je veux être prise en droit social. Et après les études j'aimerais travailler dans une entreprise multinationale, en France, dans l'Union européenne, ça m'est égal... Mais j'aime bien parler des langues étrangères, je souhaite utiliser mes connaissances linguistiques et comme j'aime bien le droit français, je souhaite quand même étudier en France.

Mirza – Merci beaucoup. Merci Laurraine. Tu veux nous parler d'une autre ambition que tu as ?

Laurraine – En fait, je souhaite être juriste d'entreprise au stade professionnel parce que quand même, on ne peut pas vivre malheureusement avec sa passion. Et même si ma passion c'est le dessin, j'aime pas dessiner pour les autres. J'aime dessiner seulement pour moi-même et inventer mes propres personnages et mes propres histoires. Donc je souhaite, à côté de mon projet professionnel - à savoir devenir juriste d'entreprise - je souhaite aussi finir mon roman, finir mes bandes dessinées, et faire un livre, un recueil qui rassemble les bandes dessinées, mais avec les chapitres de mon roman. Peut-être le publier, sinon je le traduis en français et en anglais déjà ce serait bien...

Mirza – Super, on te le souhaite. Merci beaucoup.

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« C'est cette expérience-là du coup, familiale, qui a fait qu'aujourd'hui je fais du droit. Et justement de s'être servie de ça et de me dire "je vais réussir à avancer avec, je vais réussir à en faire quelque chose", et le concrétiser là, maintenant, aujourd'hui, ça me rend fière. D'avoir aussi bien rebondi, de cette manière-là. »

Lena, 18 ans, est étudiante en première année de droit, et se définit comme « féministe et progressiste ». Elle a souffert de stress suite à la séparation de ses parents lorsqu’elle était en CM2. « Mon vrai premier mal-être psychologique, ça a été quand j'avais 10 ans [...] et c'est relatif à la séparation de mes parents. [...] De jugement en jugement, j’y ai pris un coup très jeune. [...] Très jeune, j'ai dû être entendue à la police. [...] J'ai développé beaucoup de tics et beaucoup de stress [...] et un rapport avec le temps [...] très bizarre, en fait. J'ai toujours eu un cadre temporel assez bizarre, assez restreint et de ce côté-là, je pense que ça vient de là, en fait. J’ai gardé cette impression là que le temps passe beaucoup trop vite quand je profite pleinement ou trop lentement dans les moments difficiles. Donc ouais, j'étais très mal. J'étais constamment stressée. Je faisais attention à tout ce que je disais, tout ce que je faisais ». Son mal-être l’a également conduite à être hospitalisée pendant quelque temps. « [...] j'ai été à l'hôpital pendant un moment, pendant un été. Ça se passait vraiment très mal, je refusais totalement d'aller chez ma mère. Je pense que c'est à ce moment-là... Et puis même à l'hôpital, enfin pendant mon hospitalisation, je me suis fait des amis et ça m'a permis de relativiser [...] j'ai relativisé parce que je voyais vraiment des enfants qui étaient placés en foyer, où ça se passait vraiment mal. Où c'était question de violence plus que psychologique en fait, donc j'ai relativisé déjà, en parlant avec d'autres gens, en sociabilisant [...] mais j'ai eu un soutien psychologique. J'ai été suivie au Centre médical psychologique de ma ville quasiment une année, par une psychologue et par une pédopsychiatre. À l'hôpital aussi j'avais une psychiatre qui m'a aidée à me faire sortir de l'hôpital ».

Afin de se sentir mieux, elle s'appuie sur ses amis, sur le fait de parler de ses maux, sur l'écriture (« Écrire aussi, écrire [...] En tout cas, quand je me sentais vraiment très mal, juste une feuille et un stylo et j'ai l'impression que ça sort aussi vite qu'en parlant. En écrivant ses maux ») et sur la pratique du théâtre. « Ce n'était pas que ma psychiatre aussi qui m'a aidée. Mais parler... Et je pense que, justement, c'est de là en fait qu'est venue ma passion – entre guillemets – pour le théâtre [...] quand je suis sur scène, j'ai l'impression d'être une version... La meilleure version de moi-même. En tout cas, je suis dans une bonne énergie et j'essaye de retranscrire la meilleure version de moi-même et je me sens... Je me sens plus libre en fait, je me sens plus libre de dire, de faire les choses ».

Après ses études, elle voudrait « toucher à tout », même si elle « aspire beaucoup » au métier d’avocat. « [...] j'aimerais bien défendre les artistes, défendre les gens victimes de discriminations, m'engager auprès d'associations ou même fonder une association, une entreprise etc. Je veux vraiment toucher à tout. Je veux écrire un livre, une autobiographie, faire un film. Je veux faire plein de choses [...] Je ne sais pas encore quel métier je vise maintenant, mais je sais en tout cas que je veux aider la société, je veux combattre les discriminations sociales, raciales. Je veux vraiment être utile ».

ENTRETIEN

Mirza – Bonjour Lena.

Lena – Bonjour.

Mirza – Est-ce que tu peux te présenter ?

Lena – Je m'appelle Lena Hadji, j'ai 18 ans, je suis en première année de droit à l'Université de Paris, j'habite à Enghien les Bains dans le 95 et pour l'instant mon cursus scolaire se passe bien...

Mirza – Tu habites dans une maison, un appartement avec tes parents, ta famille ?

Lena – Moi j'habite dans une maison à Enghien, qu'avec mon père, et mes frères et sœurs sont chez ma mère, du fait de leur séparation

Mirza – Et t'es plutôt heureuse de tes conditions de vie ?

Lena – Oui, j'estime quand même - si je me compare à certains étudiants - j'estime quand même avoir de bonnes conditions de vie... J’ai la chance d’avoir une chambre assez grande.

Mirza – Donc t'as de la place pour travailler, pour étudier.

Lena – Ouais.

Mirza – Et comment t'occupes tes journées, qu'est-ce que tu fais de tes journées ?

Lena – Mes journées sont souvent rythmées par mon emploi du temps que j'ai à la fac quoi, donc la plupart du temps, je me connecte sur Zoom pour rejoindre mes cours magistraux. Et quand j'ai du temps libre hors confinement, j'essaye un peu de sortir, voir des amis, aller faire des friperies... Mais sinon ouais, cette année j'étais souvent en train de réviser. Du fait du confinement j'étais souvent chez moi, et j'ai fait un peu de baby sitting tout au long de l'année pour avoir un peu d'argent de poche.

Mirza – Comment tu te sentais quand tu faisais du babysitting ? Ça t'a permis de sortir ?

Lena – Autrefois, j'avais... J'ai pas toujours eu des bonnes relations avec les enfants - j'en veux pas forcément plus tard - et j'ai été amenée à faire mon BAFA cet été. Mais cette fois, ça m'a plu en fait. Moi, je m'occupe d'eux et ça me faisait un peu une petite sortie. Je me suis fait aussi un peu des copines qui étaient autre baby-sitters aussi avec moi. Et ça a été mon premier vrai job - on va dire - étudiant, cette année, et ça s'est super bien passé. Je m’entends super bien avec la famille des enfants que je garde.

Mirza – Et tu disais, quand tu as du temps libre, tu vois tes amis, tu fais des friperies. T'aimes bien ça ?

Lena – Ouais, je priorise toujours la seconde main, dans cette industrie de surconsommation avec la fast-fashion, etc. Donc ouais, les friperies, puis maintenant que tout est rouvre dès qu'on peut, on y va quoi (rires).

Mirza – Donc t'es assez sociable, t'as pas mal de potes...

Lena – Ouais. Foncièrement, oui je suis assez sociable.

Mirza – Et comment ça s'est passé avec le confinement ? Ça t'a manqué, le fait de les voir ou vous vous êtes quand même vus d'une manière ou d'une autre ?

Lena – On essaye de se voir - enfin, surtout avec les amis de ma ville on a essayé de se voir, après j'ai des cousines qui habitent à Paris donc là c'était un peu plus compliqué... Mais ce qui a été bien aussi pendant le confinement, c'est... Les réseaux sociaux. Ça nous a quand même aidés à rester en contact, donc si on voit mes temps d'écran sur mon portable, c'est monté en flèche pendant toute cette période. Le confinement de mars 2020 je l’ai plutôt bien vécu. Toutes ces semaines de confinement ça m’a permis de souffler, faire de nouvelle chose, parler à de nouvelle personne, passer plus de temps avec mon père etc. J’étais d’abord partagée sur le fait d’arrêter les cours si tôt, puis dès que j’ai su que le bac se passait en contrôle continu j’étais plutôt contente. C’était les vacances avant l’heure.

Mirza – Ok, et est-ce que t'as des passions, des hobbies ou quelque chose d'autre ?

Lena J'ai fait 5-6 années de théâtre. J'ai commencé assez jeune, et après j'ai repris dans un centre culturel de ma ville et dans mon lycée. Alors, je pourrais pas dire que c'est ma passion, mais en tout cas j'aime faire du théâtre. Tout ce qui est relatif à l'art dans sa globalité, la peinture... Donc là c'est cool on pourra retourner au musée.

Mirza – Et ça t'es venu comment ?

Lena – Le théâtre ? Quand j'étais petite, j'étais assez... Je ne dirais pas hyperactive, mais j'aimais beaucoup que les autres me voient. Et je trouve que c'est un bon moyen de s'exprimer, même à travers un personnage, un rôle. Ca m'est venu de là. J'avais beaucoup d'énergie et j'aimais qu'on me voie. J'estime aussi être assez à l'aise à l'oral. Et après tout ce qui est relatif à l'art, peut-être de ma mère qui aime toujours les belles choses, les peintures...

Mirza – Tu te sens comment quand t'es sur scène ?

Lena – Alors quand je suis sur scène, j'ai l'impression d'être une version... La meilleure version de moi-même. En tout cas, je suis dans une bonne énergie et j'essaye de retranscrire la meilleure version de moi-même et je me sens... Je me sens plus libre en fait, je me sens plus libre de dire, de faire les choses. Et c'est bizarre parce que paradoxalement j'ai remarqué une chose, mais quand je joue, je préfère jouer devant des gens que je connais pas. Que devant des gens que je connais.

Mirza – Pourquoi ?

Lena J'ai l'impression que justement, il n'y a pas de jugement, il n'y a pas d'attente. Parce que tu sais, quand tu connais des gens, ils ont une certaine attente de toi ou peut-être un jugement. Alors que quand c'est des gens que tu connais pas, je me sens plus libre.

Mirza – C'est intéressant.

Lena – Alors que je sais - la plupart des gens avec qui j'en ai parlé, même autour de moi - c'est l'inverse, il y en a qui préfèrent jouer devant leurs potes et tout. Moi non.

Mirza – Et ça t'a manqué, le fait de ne pas faire du théâtre ?

Lena – Ouais, et d'ailleurs je vais reprendre. J'avais peur en première année d'allier les deux. La première année c’est d’ailleurs une année chargée, plus le théâtre... Donc j’avais peur que ce soit compliqué, mais ouais je vais essayer de reprendre.

Mirza – Et quel genre de rôle t'aimes bien jouer au théâtre ?

Lena – Alors on faisait beaucoup d'improvisation. Mais sinon, je me rappelle d'un monologue que j'ai joué au théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis - si tu connais - d'un morceau de poème de Rimbaud, intitulé Mémoire...Tout ce qui est rythmé par la poésie, etc.

Mirza – Où il y a beaucoup de mots.

Lena – Ouais.

Mirza – Ok, et est-ce que tu peux nous parler du mal-être psychologique que t'as vécu ? Quand est-ce que c'est apparu...

Lena – On va dire... Mon vrai premier mal-être psychologique, ça a été quand j'avais 10 ans – il me semble que j'étais en CM2 – et c'est relatif à la séparation de mes parents. Mes frères et sœurs étaient jeunes et donc j'ai vite eu à endosser un rôle de sœur un peu protectrice. Et ça a été très compliqué pour moi parce que ça n'a pas été une séparation facile, d'un commun accord ou une séparation à l'amiable, quoi. Et ça a fait beaucoup... Pendant des mois, voire même des années, des relations conflictuelles avec ma mère, entre mes parents. Parfois, je me sentais même l'objet de manipulations. On était... Comme moi et mes frères et sœurs, un peu des objets quoi. Et c'était... De jugement en jugement, j’y ai pris un coup très jeune. À 10 ans, j'étais relativement jeune. Très jeune, j'ai dû être entendue à la police. Beaucoup de soirs, je me rappelle beaucoup de ces soirées où on était à la police, pour des mains courantes... Souvent, quoi. Et je dirais que ça a été le principal mal-être psychologique que je garderai en moi toute ma vie, parce que ça a fait la personne que je suis aujourd'hui.

Mirza – Et comment ça se manifestait après, tu t'es sentie comment au fil des années ?

Lena – Au début, je... À 10 ans, t'es assez inconsciente, innocente. Je m'en rendais pas compte en fait. Mais c'était surtout un conflit de garde des enfants, quoi. C'est même ça qui m'a donné envie de faire du droit hein ! Je ressentais comme un sentiment d'injustice, à cette époque j'étais un peu plus proche de mon père. Et pour moi, je voyais ça comme une injustice qu'on me dise d'aller vivre chez ma mère. Et c'est ça que j'ai très mal vécu. Et je... Je devenais un peu... J'ai développé beaucoup de tics et beaucoup de stress, et... Que j'ai même aujourd'hui toujours un peu, et un rapport avec le temps. Et je pense que c'était relatif au temps des gardes alternées, les semaines, les jours, etc. Très, très bizarre en fait. J'ai toujours eu un cadre temporel assez bizarre, assez restreint et de ce côté-là, je pense que ça vient de là, en fait. J’ai gardé cette impression là que le temps passe beaucoup trop vite quand je profite pleinement ou trop lentement dans les moments difficiles. Donc ouais, j'étais très mal. J'étais constamment stressée. Je faisais attention à tout ce que je disais, tout ce que je faisais. Et avec le temps, ça s'est un peu estompé. La relation avec ma mère s'est améliorée, maintenant on s'entend plutôt bien – puisqu'il y a eu du temps – mais j'ai eu un soutien psychologique. J'ai été suivie au Centre médical psychologique de ma ville quasiment une année, par une psychologue et par une pédopsychiatre. À l'hôpital aussi j'avais une psychiatre qui m'a aidée à me faire sortir de l'hôpital. Et euh... Je pense que c'est comme ça que ça c'est... Avec les années ça s'est calmé, puis... Le dernier jugement du coup, qui m'a autorisé à vivre chez mon père. Donc avec le temps, ça s'est calmé, mais oui, au cœur de tous ces conflits j'étais stressée, j'allais pas en cours. J'étais pas bien.

Mirza – Et qu'est-ce qui t'a aidé, en plus du soutien psychologique qu'on a pu t'apporter ? Et dans ce soutien-là, comment ça se passait en fait, tu parlais ? Ou est-ce que t'avais un traitement ?

Lena – Quand j'ai été... Enfin, j'ai été à l'hôpital pendant un moment, pendant un été. Ça se passait vraiment très mal, je refusais totalement d'aller chez ma mère. Je pense que c'est à ce moment-là... Et puis même à l'hôpital, enfin pendant mon hospitalisation, je me suis fait des amis et ça m'a permis de relativiser parce qu'autour de moi, je voyais des - même si je trouve que globalement, ce n'est pas bien de se comparer aux autres parce qu'on ressent toujours un mal-être quoi qu'il arrive, et que le mal-être est légitime, même si on estime qu'il est moins important - j'ai relativisé parce que je voyais vraiment des enfants qui étaient placés en foyer, où ça se passait vraiment mal. Où c'était question de violence plus que psychologique en fait, donc j'ai relativisé déjà, en parlant avec d'autres gens, en sociabilisant. Puis je rentrais au collège, donc ça m'a aidé aussi de ce point de vue-là, je me suis fait de nouveaux amis. Ce n'était pas que ma psychiatre aussi qui m'a aidée. Mais parler... Et je pense que, justement, c'est de là en fait qu'est venue ma passion - entre guillemets - pour le théâtre.

Mirza – D'accord.

Lena – Donc ouais, surtout... Parler.

Mirza – Donc ça c'était au collège.

Lena – Oui. Ça, ça a été pendant toute ma période de collège, donc ça a commencé fin CM2 et ça s'est estompé - ça s'est calmé on va dire - en quatrième. En quatrième, cinquième, ça allait déjà mieux. Aussi à un moment donné, pendant mon mal-être, le fait de croire en une force surnaturelle, une force spirituelle, que certains appelleront Dieu, a pu m'aider à m'en sortir. À aller mieux. Et puis maintenant, en première année de droit, ça va mieux avec ma mère, avec mes parents...

Mirza – C'est intéressant. Est-ce que tu repenses à cette époque, à cette période, aujourd'hui ?

Lena – Oui, avec mes frères et sœurs ça nous arrive d'en parler, et ça restera toujours une partie de nous.

Mirza – Tu te sens comment quand vous vous en reparlez ? Est-ce que ça te fait du bien ?

Lena – Parfois, on peut être ému. Parfois, on en rigole parce qu'il y a des choses que j'ai faites, peut-être il y a quelques années que je n'aurais pas faites maintenant, avec la maturité que j'ai acquise ou même... Je suis devenue un peu plus réfléchie, plus posée dans ma façon de prendre des décisions. Oui, ça nous arrive d'en reparler des fois entre nous, mais ils étaient vraiment très jeunes, eux.

Mirza – Et au lycée, comment ça s'est passé ?

Lena – Au lycée, du coup j'ai changé de ville, entre temps. Et c'était plus du tout... Ce n'était plus du tout le même environnement et... C'est pas que j'étais déconnectée, mais j'y pensais moins quoi, au lycée. C'était... C'était différent du collège. Au collège ça a vraiment commencé avec ça, mais au lycée, ouais c'était différent.

Mirza – C'était bien ? C'était mieux ?

Lena – Ouais c'était bien ! À part ma dernière année qui s’est finit très vite à cause du confinement. Mais oui le lycée c'était quand même des belles années

Mirza – Et est-ce qu'aujourd'hui t'en gardes des traces, de tout ce que t'as vécu ?

Lena – Bien sûr, c'est ça qui a impacté mon caractère. C'est ce qui fait de moi ce que je suis aujourd'hui. C'est ça qui a fait évoluer ma relation avec mes parents. C'est... Toujours, je pense que quand j'aurai 40 ans, 50 ans, ça fera toujours partie de moi.

Mirza – Et au niveau psychologique, tu m'as parlé de ce rapport au temps.

Lena Avec le temps, toujours... Et donc, j'étais quelqu'un de très stressée. Plus trop maintenant, mais je garderai toujours ce petit côté-là quoi. Je pense.

Mirza – Et aujourd'hui, qu'est-ce qui te remplit de joie ? Qu'est-ce qui te fait plaisir aujourd'hui ?

Lena Ce qui me fait plaisir aujourd'hui, c'est de m'être servie de cette histoire pour aujourd'hui faire... C'est cette expérience-là du coup, familiale, qui a fait qu'aujourd'hui je fais du droit. Et justement de s'être servie de ça et de me dire "je vais réussir à avancer avec, je vais réussir à en faire quelque chose", et le concrétiser là, maintenant, aujourd'hui, ça me rend fière. D'avoir aussi bien rebondi, de cette manière-là. Et qu'est-ce qui me remplit de joie ? Bah là de pouvoir sortir maintenant, on est déconfinés, c'est l'été, j'ai fini mes partiels... Toutes ces choses de la vie, quoi.

Mirza – Cool, et est-ce que tu voudrais dire un mot, justement, au sujet de la santé mentale des étudiants en général, des étudiants et des étudiantes ? Voilà, si y a un message particulier que tu voudrais faire passer.

Lena Surtout de parler aux gens autour de soi comme on peut, et même d'une autre manière. Comme moi, je l'ai dit par exemple avec le théâtre, essayer de trouver des activités qui vont nous rendre plus forts, plus courageux pour braver ce mal-être et... Écrire aussi, écrire. C'est... En tout cas, quand je me sentais vraiment très mal, juste une feuille et un stylo et j'ai l'impression que ça sort aussi vite qu'en parlant. En écrivant ses maux.

Mirza – T'écrivais dans des carnets ?

Lena – Sur des feuilles, dans des carnets, sur mon ordinateur, une page Word et j'écrivais...

Mirza – Tu te relis des fois aujourd'hui, tu relise ce que t'avais écrit ?

Lena – Oui ! Je les garde.

Mirza – Et t'en penses quoi quand tu te relis ?

Lena Ça me fait rire. Déjà j'écrivais avec plein de fautes (rires). Non ça me fait rire mais je les garderai, ça montre vraiment à quel point j'étais mal, et ça montre maintenant qu'avec du recul, j'ai réussi à être une personne plus forte en fait. Écrire, parler.

Mirza – C'est super intéressant, merci. Et la dernière question, qu'est-ce que tu voudrais faire après tes études ?

Lena – C'est une question super vaste, donc... Je fais du droit et les débouchés c'est surtout des métiers juridiques, donc ouais, le métier d'avocat c'est un métier auquel j'aspire beaucoup. Après j'aimerais bien défendre les artistes, défendre les gens victimes de discriminations, m'engager auprès d'associations ou même fonder une association, une entreprise etc. Je veux vraiment toucher à tout. Je veux écrire un livre, une autobiographie, faire un film. Je veux faire plein de choses. Je veux toucher à tout. Même au-delà du métier d'avocat par exemple, être juge des enfants comme cinq, six ans en arrière où j'ai été auditionnée par un juge des enfants. C'est de là que me viennent tous mes désirs et toutes mes envies. Le juge... Le métier de juge m'intéresse aussi. Le métier d'expert judiciaire, aider les gens... Je ne sais pas encore quel métier je vise maintenant, mais je sais en tout cas que je veux aider la société, je veux combattre les discriminations sociales, raciales. Je veux vraiment être utile. Je peux pas me projeter, mais je suis surtout attirée par le droit privé et particulièrement vers le droit de la propriété intellectuelle. Je sais pas... Ça m'intrigue, ça m'attire. Défendre - on en revient à cette cause artistique, à ce domaine là - mais défendre les artistes, les petits artistes, tout ça... Ou même dans une boîte, tu sais, les agents d'acteurs, de musiciens... Défendre ces causes-là.

Mirza – Pourquoi particulièrement les artistes, acteurs et tout ?

Lena – Parce que c'est cette branche-là qui m'attire. Après y a tout... Le droit de l'environnement, toutes ces matières prospères qui marchent bien. Je pense qu'il y a tout plein de droits, de types de droits qui peuvent m’intéresser.

Mirza – C'est bien, t'as de l'ambition ! Est-ce que tu peux nous raconter le rapport que tu as pu avoir... Comment tu t'es sentie justement avec ce juge des enfants, et l'institution judiciaire en général. Quand t'étais très jeune, ça t'a fait peur ?

Lena Ça ne m'a pas fait peur. J'avais toujours un peu de stress avant de rentrer, j'avais 10 ans et je ne connaissais pas encore tout ça, mais... Mais les juges des enfants ont toujours été super sympa, dans leur façon de me parler, dans leur façon de parler aux enfants, ils avaient une certaine forme de pédagogie où... Je me rappelle de ce jour où je rigolais carrément avec le juge, il me faisait passer du rire aux larmes, enfin je pouvais je me confier à lui. C’est ça qui m'a donné envie d'être dans ces corps de métier-là et de faire du droit.

Mirza – Tu t'es décrite comme féministe progressiste, tu veux en parler ?

Lena – J'ai dit progressiste parce que... Enfin, récemment c'était la Journée mondiale de la lutte contre l'homophobie et... Progressiste parce que j'aspire de manière générale au progrès de la société et aux droits égaux pour tous. Par exemple ça me fait penser...Je suis justement allée manifester pour la PMA pour tous. A ce jour c'est admis, uniquement pour les couples hétérosexuels en France... mais j’estime que cette façon de procréer doit aussi être admise aux couples homosexuels et même ouverte aux transgenres. Donc ces idées-là pour lesquelles je lutte, oui je me considère progressiste en général, quoi.

Mirza – Et féministe ?

Lena Féministe...Toutes les femmes devraient être féministes. Dans ma famille, il y a beaucoup de femmes. Et pareil, c'est... Même de manière générale, j'ai toujours admiré des personnalités féministes : De Beauvoir, Simone Veil, Frida Kahlo, Gisèle Halimi... Lutter contre les disparités au quotidien. Contre toutes les cases, les attentes, les normes que la société patriarcale exige aux femmes.

Mirza – C'est intéressant. Tu voulais nous parler de tout ce que cette expérience t'avait apporté. Tout ce que tu avais pu vivre, de mauvais, de négatif mais aussi de positif...

Lena Au final, cette expérience m’a fait développer un amour propre. Et ça m'a rendu fière. Fière de moi, fière de ce que j'ai pu faire, fière de ce que je fais maintenant, fière de ce que je suis devenue et de ce que je vais devenir.

Mirza – Merci Lena, t'as un truc à rajouter ?

Mirza – Rien de particulier, je pense avoir tout dit.

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« J'essaie de faire au maximum, j'essaie de toujours avoir des bonnes notes, etc. Je me donne à 100% dans tout ce que je fais, surtout quand j'aime bien ! Quand j'ai commencé à faire des études de pharma, alors là je me suis donnée à 200% dans tout ce que je faisais. Mais en fait là c'était plus possible de me donner à 200%, et je me suis rendue compte que ma qualité de travail était de moins en moins bonne, parce qu'il fallait juste survivre ».

Lola, 22 ans, est étudiante en cinquième année de pharmacie. Elle trouve ses études passionnantes, mais la quantité de travail considérable demandée cette année l’a affectée psychologiquement. « [...] j'ai la chance d'avoir trouvé des études – et ça, je sais que ce n'est pas forcément le cas chez beaucoup de personnes – qui me plaisent énormément. J'adore les sciences pharmaceutiques, le contenu des différentes matières, et j'adore travailler en officine, c’est vraiment mon truc. Par contre, là ça a été hyper compliqué cette année parce que c'est une année très dense ». Au cours de l’année, elle a souffert de surmenage, d’épuisement et parfois même de crises d’angoisse, comme un grand nombre de ses camarades. « J'ai des gens autour de moi, bons voire très bons élèves [...] qui m'ont dit « mais là, j'abandonne en fait... J'en peux plus. Tant pis si je valide pas mon semestre et tant pis si on passe pas en cinquième année ensemble, mais je ne peux plus, c’est trop pour moi. Je n'ai plus d'énergie. Je ne peux plus, donc j'abandonne... » [...] La quantité de travail qu'on nous a demandé jusqu'à encore aujourd'hui, ça a été énorme. Énorme. Et là, vraiment, ce n'était plus du plaisir dans les études, c'était juste du surmenage à essayer de survivre sous les examens, sous les oraux, les TP, les comptes rendus, etc. ». Elle aimerait que les professeurs prennent plus en compte le fait que les étudiants ont une vie à côté de leurs études. « [...] On n’est pas qu'étudiants, on n'est pas que des robots à fournir telle quantité de travail en un temps restreint. [...] J'aimerais bien dire aux profs qu'ils se mettent à notre place [...] il y a à côté une vie sociale, des rencontres, des relations, la découverte de la vie adulte, etc. ». Malgré toutes ces difficultés, elle n’a pas baissé les bras, et elle était « aux anges » quand elle a appris qu’elle avait validé son année et son CSP (Certificat de Synthèse Pharmaceutique) du premier coup. « De donner autant d'énergie, je ne savais pas que j'étais capable de faire ça ».

Pour s’en sortir, elle a notamment pu compter sur le soutien de son compagnon, son amour pour son animal de compagnie, le piano (« [...] depuis que je fais du chant-piano avec ma copine, ça nous permet de partager des supers moments »), la cuisine et le sport. « [...] je pense que c’est important d'avoir des loisirs à côté, des choses qui n’ont aucun rapport avec le domaine de nos études, des choses qui nous vident la tête, qui nous font penser à tout autre chose. Moi, c'est le piano, la cuisine, mon chien, mon chéri, le sport. [...] Je fais beaucoup de sport. Ça me permet de me vider la tête ». Amatrice de tatouages, elle s’est fait tatouer un portrait de la Reine d’Egypte Nefertiti sur l’avant-bras gauche. « C’est pour moi un symbole de puissance, de force, de réforme, de féminisme, de beauté. Elle a eu un rôle social très important à son époque, tout en étant une femme et une mère formidable. Je veux être aussi complète que ça : une femme forte, indépendante, affirmée, et qui apportera quelque chose au monde. Quand j’ai dit à mon tatoueur que je voulais Nefertiti, je lui ai demandé de la représenter avec la tête haute, limite hautaine, ce qui me rappelle chaque fois de relever la tête et continuer, batailler, persévérer ».

À l’issue de ses études, elle souhaiterait « faire de la recherche en industrie pharmaceutique pour être vraiment à la genèse d'un médicament, et notamment dans un service de pharmacocinétique ou de pharmacologie d'un grand laboratoire ».

ENTRETIEN

Mirza – Bonjour Lola.

Lola – Bonjour.

Mirza – Est-ce que tu peux te présenter ?

Lola – Je m'appelle Lola, j'ai 22 ans, je suis en cinquième année de pharmacie à la faculté de Paris Descartes.

Mirza – Est-ce que t'habites dans une coloc, chez tes parents... ? Comment tu décrirais tes conditions de vie ?

Lola – J’habitais chez mes parents en banlieue mais je suis, depuis 6 mois maintenant, sur Paris, donc pour aller à la fac c'est beaucoup plus pratique, ça prend beaucoup moins de temps. J’habite avec mon compagnon, et ça aussi c’est super car c’est un soutien au quotidien, tout comme mon chien qui est avec nous (rires).

Mirza – Du coup ça va, t'as de la place pour travailler, pour étudier...

Lola – Oui ! En plus on a déménagé récemment, donc passer de 30 mètres carrés à 65 mètres carrés, ça fait plaisir, j’ai remplacé le bar de la cuisine par un vrai bureau.

Mirza – Est-ce que tu peux nous décrire un peu tes journées, ce que tu fais en général ?

Lola – Alors ça dépend des périodes de l'année. En ce moment, je suis en stage. J'arrive au laboratoire à 8 heures et demie, je regarde un peu ce que les autres font, les manipulations faites dans le cadre de projets de recherche, etc. Je fais aussi de la bibliographie pour préparer mon mémoire. Et je termine à 16h. Ça, c'est pour la période de stage qui va durer tout l'été. Pour les périodes de cours en général, la journée commence à 8 heures. J'étudie un peu chaque matière, à mon rythme, tous les jours. J'essaie de m'organiser pour être efficace. Par contre, pour les périodes de révisions, c’est un rythme beaucoup plus soutenu, il faut tout revoir et faire les annales pour être prête au maximum.

Mirza – Est-ce qu'en plus t'as des passions, des hobbies, des trucs que tu fais à côté ?

Lola – Oui, beaucoup de choses. Je fais beaucoup de sport. Ça me permet de me vider la tête : du cardio, du fitness... Je fais du piano depuis longtemps maintenant, je suis toujours en train d’apprendre de nouveaux morceaux. Récemment, je me suis mis au chant-piano. J'aime beaucoup me balader dans Paris, maintenant que j'habite à Paris, je suis fan des immeubles parisiens, j’aime découvrir plein de choses, visiter plein de musées.

Mirza – C'est cool. Et le piano t'a commencé ça quand ?

Lola – À 5 ans.

Mirza – Au Conservatoire ?

Lola – Non, du tout. C'était dans une école de piano classique dans laquelle j'ai fait douze ans. Et ensuite, j’ai continué par moi-même. J'ai mon piano à la maison. J'ai changé complètement de style, je suis passée du classique - Mozart, Beethoven, etc. - à beaucoup plus de pop : la pop culture classique, les chansons que tout le monde chante etc. (rires).

Mirza – Et comment tu te sens quand tu joues du piano ?

Lola C'est excellent. C'est excellent parce que depuis que je fais du chant-piano avec ma copine, ça nous permet de partager des supers moments. En plus des fois on va sur scène, dans des boeufs, etc. On essai d’être connues, même si on a pas les meilleures voix, on a voulu faire The Voice, ça n'a pas marché mais c’est pas grave on continue car ça nous procure un truc de ouf, que les gens ne perçoivent pas forcément. Mais nous, ça nous fait trop plaisir.

Mirza – Donc tu montes sur scène de temps en temps, ça c'est cool. Bon avec le Covid...

Lola – Oui voilà, après ça s'est arrêté, mais... c'était vraiment bien, les boeufs c’est des petits comités sympas, c’est très convivial.

Mirza – Tu parlais aussi du sport. Ça te permet de te vider la tête ?

Lola – Complètement. Je cours, je fais de la muscu, etc. Donc ça, ça permet de bien suer, bien évacuer, après on prend une bonne douche, on va dormir. C'est parfait.

Mirza – C'est important pour toi. Du coup, la fermeture des salles ça t'a impactée ?

Lola – Oui, ça a rouvert le 9 donc j'ai repris depuis le 9. Mais ça faisait un an que j'avais arrêté. Parce qu'il y avait ce truc de "je vais à la salle pour faire du sport", alors que là, il n'y avait plus cette démarche d'aller à la salle. J'arrivais pas à le faire chez moi parce que mon cadre ne me permettait pas de faire du sport chez moi. Donc la fermeture des salles, ça m'a complètement fait arrêter le sport.

Mirza – D'accord. Et en troisième lieu, tu parlais de Paris, te balader, etc. À Paris tu te sens bien ?

Lola – Oui, j'aime la beauté de Paris, les gens – enfin, je sais qu'il n'y pas un super bon avis sur les Parisiens, mais il y a parfois des rencontres sympas. Je vais souvent du côté de Montmartre, du coup, aller me balader là-haut quand il fait beau... la vue est incroyable. Je fais des photos des immeubles de Paris, j'aime trop les portes des immeubles Parisiens. Ça paraît bizarre comme truc de bien aimer les portes cochères, mais j’en trouve certaines super jolies, et j’ai une collection de photos de ça. J'adore les rues de Paris, les petites boutiques, les beaux quartiers, etc. il se passe toujours quelque chose dans Paris on s’ennuie jamais.

Mirza – Ok. Et je voulais te demander en général, tes études, comment ça s'est passé depuis que tu es entré en pharma ? T'as fait pharma juste après le bac ?

Lola – Oui, juste après le bac, j'ai fait une PACES pour ensuite aller directement en pharmacie.

Mirza – Comment ça s'est passé ? Est-ce que t'es plutôt heureuse de tes études, est-ce qu'il y a un moment difficile dont tu veux nous parler, ou des moments plus joyeux ?

Lola Au départ, j'étais très contente des deux premières années de pharma, parce que j'ai la chance d'avoir trouvé des études – et ça, je sais que ce n'est pas forcément le cas chez beaucoup de personnes – qui me plaisent énormément. J'adore les sciences pharmaceutiques, le contenu des différentes matières, et j'adore travailler en officine, c’est vraiment mon truc. Par contre, là ça a été hyper compliqué cette année parce que c'est une année très dense. Que ce soit au niveau du contenu des matières, la quantité d’informations à ingurgiter, les travaux a rendre, l’organisation des examens (distanciel/présentiel, QCM/rédactionnel). La quantité de travail qu'on nous a demandé jusqu'à encore aujourd'hui, ça a été énorme. Énorme. Et là, vraiment, ce n'était plus du plaisir dans les études, c'était juste du surmenage à essayer de survivre sous les examens, sous les oraux, les TP, les comptes rendus, etc. Il y a eu le premier semestre, assez dense, puis les examens du premier semester puis sans aucune pause le second semestre, très dense car c’est le moment où on choisi sa spécialisation, puis les examens du deuxieme semestre, puis le stage en Officine puis le stage de recherche dans lequel je suis actuellement. Ça fait dix mois que j'enchaîne, dix mois où il n’y a pas eu un seul jour où je me suis reposée.

Mirza – Il y a eu un point de bascule ? un moment où t'es rendue compte que c'était vraiment trop ? Ou c'était plutôt progressif ?

Lola C'était au fur et à mesure. C’est de l’accumulation. C'est-à-dire que toutes les semaines, il y avait un nouveau prof qui envoyait un mail pour nous dire "y a examen la semaine prochaine, y a tel truc à rendre la semaine prochaine". Et voilà, on apprenait ça au dernier moment. Il fallait fournir une quantité de travail en un temps très réduit, et c'est une quantité d'énergie qu'il n'est pas possible de donner en si peu de temps. Et qui épuise beaucoup.

Mirza – Et tu t'es sentie comment ?

Lola Très overbookée. Depuis le lycée, je suis une très bonne élève. J'essaie de faire au maximum, j'essaie de toujours avoir des bonnes notes, etc. Je me donne à 100% dans tout ce que je fais, surtout quand j'aime bien ! Quand j'ai commencé à faire des études de pharma, alors là je me suis donnée à 200% dans tout ce que je faisais. Mais en fait là c'était plus possible de me donner à 200%, et je me suis rendue compte que ma qualité de travail était de moins en moins bonne, parce qu'il fallait juste survivre. Il fallait juste fournir quelque chose et pas forcément fournir le meilleur. Voilà.

Mirza – T'as vu tes notes baisser, comment ça s'est passé ?

Lola – Non, pas au niveau des notes. Au final, je suis toujours retombée sur mes pattes. J'ai validé les examens alors que j'y croyais pas. J'ai validé le CSP – c'est un diplôme de mi-parcours – alors que j'y croyais pas du tout, etc. Mais je l'ai vu parce que je ne suis plus du tout la même au niveau personnalité, c'est à dire que je mets plus du tout la même énergie, je n'ai plus le même entrain, je suis quelqu'un de très positif, de base, et là plus du tout. Quand je rends quelque chose je veux être contente de ce que j’ai fait, mais maintenant je vois juste le mauvais côté des choses en me disant "ah, ça, c'est à faire... Ah ça, c'est encore à rendre...ah là j’ai rendu ça, c’est pas fou mais ça passe".

Mirza – Il y a eu d'autres symptômes aussi ?

Lola Des crises d'angoisse. À deux reprises, où je me suis dit "ça, je ne vais pas pouvoir le faire" ou "ça, je vais pas pouvoir le rendre à temps etc.". Il y avait quelque chose de très particulier - quand tu disais le point de bascule - c'est un travail de groupe qui consistait à écrire un article. Et comme dans tout travaux de groupe, il y en a forcément qui donnent plus d'énergie que les autres. Mais étant déjà dans ce contexte d’accumulation, c’était la goutte de trop. Dans notre groupe de 5, il y en a 2 qui nous ont abandonnés littéralement, et un autre qui faisait pas grand-chose. On était deux à fournir un travail de 5 personnes, et au final on a tous eu la même note, alors que d’un côté certains ont mis 100% d'énergie, et d’autres 0%. Et à la fin, il y a eu le même fruit, le même résultat, pour tous les 5. Ce côté injustice m'a énervée à fond. Et à partir de ce moment-là – c'était il y a un mois – j'ai dit "c'est bon, j'arrête. Pourquoi ça serait à moi de me prendre la tête, alors que d’autres n’en n’ont rien à faire, j’ai plus la force de rien, je vais arrêter". Voilà.

Mirza – Et qu'est-ce qui te permettait de te sentir un peu mieux dans tout ça ? Est-ce que t'en as parlé autour de toi ?

Lola Oui, j'en ai parlé à mon compagnon et au reste de ma famille, je me suis défoulée à dire tout ce que je pensais de tout ça. Il m'a répondu qu'il fallait que j'arrête d’y penser et que je passe à autre chose. Personnellement, le premier conseil que je me suis donné, c'est "prends du recul. Prends du recul, regarde la situation générale. C'est pas le plus important. Au pire, tu rates cet examen, c'est pas grave. Au pire, tu valides pas ce semestre, c'est pas grave. Au pire, tu valides pas cette année, tu retapes l'année, bah c'est pas grave ! T'as encore le temps !". J'ai 22 ans, j’ai jamais redoublé, je vais pas me tuer à cause de ça. Le problème, c'est que comme je t'ai dit, je me suis toujours donné à 100%, Et là, ce n’était plus le cas, je devais vraiment me forcer à faire les choses à moitié car sinon je n’allais pas pouvoir tout assumer, mais les choses faites à moitié ça donne un résultat qui ne me convient qu’à moitié.

Mirza – Ce que je comprends, c'est que t'as réussi à relativiser, quelque part. Est-ce que t'en as parlé à des spécialistes, des psychologues ?

Lola J'en ai pas parlé à des spécialistes parce que j'ai jamais eu ce besoin de consulter. Je sais faire avec moi-même, je sais comment je fonctionne et je sais que là, il faut que je me dise "pense à ça et pas à ça, ne te focalise pas sur tel truc qui t’énerve etc.". Enfin par exemple, le truc du travail de groupe, je me suis dit "c'est pas grave si elle a rien fait, toi ce qu'il faut que tu te dises c'est que tu es fière de ce que tu as rendu, et à la fin t'as eu une bonne note, grâce à toi. Pas grâce à tout le monde, mais grâce à toi quand même". Je sais pas si c'est très clair.

Mirza – Si, c'est clair, c'est valoriser son propre travail et ne regarder que son chemin.

Lola – Voilà, c’est "t'as fait ce que tu pouvais et t'as bien fait. Là c'est bon, tu peux te reposer, prendre du recul, passer à autre chose. Il y a d'autres priorités".

Mirza – Et comment t'arrivais à gérer toute cette quantité de travail, est-ce que t'as trouvé une astuce au moins pour t'organiser ?

Lola – Oui... J'ai pris conscience de ce que j'étais capable de faire. C'est-à-dire qu’au moment où mon cerveau en a marre je vais pas me forcer et plutôt me dire “stop, j'ai fait ce que je pouvais et maintenant, faut aller dormir", ou "maintenant, il faut aller t'occuper de ton chien", ou "maintenant, il faut aller te vider la tête". Aussi, je choisissais de réviser une matière qui me plaisait quand j’avais pas forcément envie de travailler, pour me donner envie, et une matière qui me plaisait moins quand j’avais la motivation de le faire, je m’écoutais beaucoup plus, alors qu’avant je travaillais beaucoup de façon  mécanique à me dire “faut que tu bosses, faut que tu bosses, faut que tu bosses sinon tu vas pas valider” – un traumatisme du concours PACES. Voilà, donc j'ai réussi à me dire "tu peux faire... Pas "excellent", mais "bien".

Mirza – Et aujourd'hui, tu penses que t'en es sortie de ce surmenage ? Ou est-ce que c'est encore présent ?

Lola C'est encore d'actualité puisque l'année n'est pas finie, je suis en plein stage de recherche, qui ne me plait pas, mais qui est obligatoire pour que je valide mon Master 1. Et par contre, je pense que ça s'arrêtera quand je vais partir en vacances en août, à la fois pour prendre un grand bol d’air, et aussi pour passer des moments sans penser aux études, ce qui n’a pas été le cas depuis dix mois. Mais en ce moment, c'est encore compliqué parce que ce stage fait suite a un premier stage de 2 semaines que j’ai fait en Officine. Stages qui font suite à une grosse période d’examens (tronc commun + spécialisation + CSP). Examens qui font suite à une année déjà très dense. Cette quatrième année de pharmacie est une période charnière pour nous parce que c'est là où on choisit notre spécialisation : l’officine, l’industrie ou l’internat hôpital. Donc vient la question de "est-ce que j'ai fait le bon choix ?" aussi. Du coup oui ce surmenage est encore présent pendant ce stage de recherche : ça implique de se lever à 7 heures, de remplir les missions qu’on te donne à faire (toujours plus d’énergie à donner), tout au long de la journée, alors que mon cerveau veut juste s'éteindre. Il veut arrêter. J'ai besoin de repos, de temps pour moi. J'ai même pas besoin de “vacances” comme on l’entend, j'ai juste besoin de temps pour moi.

Mirza – Ça c'est vraiment ce que vous n'avez pas eu cette année, est-ce que tu penses que c'est lié au Covid ?

Lola Je ne sais pas si c'est lié au Covid, parce que je ne sais pas si cette année aurait été la même au niveau densité de travail s'il n'y avait pas eu le Covid. Là, c'est vrai que toute leur organisation sur Zoom, les cours etc. Ça n'a pas été très facile. Eux-mêmes, les profs, ils étaient un peu surmenés par cette organisation sur Internet, les manques de connexion ou alors les plannings modifiés sans cesse, etc. Mais je pense que ça aurait été la même chose s'il n'y avait pas eu le Covid, puisque la quantité de travail est la même, les examens sont les mêmes, etc. Le Covid a juste été un facteur en plus.

Mirza – Un facteur aggravant.

Lola – Oui.

Mirza – Mais alors toi, en entrant en pharma et quand t'as commencé, t'étais consciente que cette quatrième année était particulièrement difficile ? On t'en avait parlé ?

Lola Non, on ne m'avait pas dit que cette année allait être particulièrement plus compliquée que les autres. La seule chose qu’on sait sur la 4e année, c’est que c’est l’année où doit choisir notre spécialisation. Sauf que j'avais déjà un projet précis en tête, donc je savais que j'allais aller dans cette filière-là. Maintenant... Je pensais pas me remettre autant en question dans le choix que j’ai fait. Là, j'ai choisi d'aller en industrie recherche, je suis encore en train de me dire "est-ce que j'ai fait le bon choix ?". Voilà.

Mirza – Et tes amis autour de toi - parce que tu m'en avais parlé avant l'entretien - tu m'avais dit qu'il y a des gens qui t'ont dit qu'ils réfléchissaient à arrêter ?

Lola – Oui, à abandonner. J'ai des gens autour de moi, bons voire très bons élèves ou en tout cas avec qui on a validé les années précédentes, qui m'ont dit "mais là, j'abandonne en fait... J'en peux plus. Tant pis si je valide pas mon semestre et tant pis si on passe pas en cinquième année ensemble, mais je ne peux plus, c’est trop pour moi. Je n'ai plus d'énergie. Je ne peux plus, donc j'abandonne...". Après c'est à différents niveaux. Il y a des gens qui n'abandonnent que le semestre et du coup, ils se disent "c'est bon, je passerai l'année prochaine", et les gens qui abandonnent toute l'année et qui se disent "bon bah je fais autre chose pendant un an, je me repose, etc.". Et Il y a des gens qui disent "j'abandonne pharma, je veux faire autre chose..." ou alors "je veux faire une passerelle pour aller en médecine" ou alors "ça me plaît pas", ou alors "c'est trop de travail".

Mirza – Et toi rétrospectivement, t'aurais imaginé que t'aurais eu la force de faire tout ce que tu as fait cette année, de produire tout ce travail ? Ou ça t'a surpris toi-même ?

Lola – De valider tout ?

Mirza – Ouais.

Lola De donner autant d'énergie, je ne savais pas que j'étais capable de faire ça. Je l'ai fait parce qu'à chaque fois que j'ai un objectif, je m'y mets à 100% à chaque fois, je suis déterminée et je veux faire au mieux pour avoir le meilleur résultat. Et là, par contre, faire au mieux ou en tout cas faire bien dans tout ce qu'on nous a demandé cette année, je me serais dit "non, c'est pas possible". J'ai validé le CSP du premier coup – c'est un gros, gros diplôme, un gros examen à valider pour un pharmacien – alors que depuis le début du 2e semestre, quand l’accumulation a vraiment commencé a se faire sentir, je m’étais convaincue que ce n’était pas grave de ne pas le valider cette année puisque qu’on a 3 chances pour le réussir donc je m’étais dit “ça c’est impossible pour l’instant de s’y consacrer, c’est pas grave si tu le rates maintenant, concentre-toi sur ce semestre”. Et bah au final je l'ai validé !

Mirza – Et tu te sens comment ?

Lola – Oh là là mon Dieu (rires). Quand j'ai su que je l'ai validé ? J'étais aux anges. Je me suis dit "Wow !". J'ai pleuré, mais je me suis dit « c'est fou, je me rends pas compte de la quantité de travail que je fournis, au point de valider le CSP du premier coup ! ». Alors que ce n'était pas un objectif de base. Je ne sais pas d'où j'ai sorti cette énergie, mais voilà, j'ai validé mon CSP.

Mirza – Bravo.

Lola – Merci.

Mirza – Tu peux être fière. Tu parlais de tes soutiens, de ton compagnon, de ton chien... Comment ça se matérialise, ce soutien ? Comment ça se passe ? Tu coupais ton travail pour aller les voir ?

Lola – Oui, c'est ça. Même des fois, je m’arrêtais pas forcément de façon logique. Par exemple quand on révise un cours, on s'arrête à une certaine partie avant de se dire "bah demain, je reprends à telle partie". Là, je pouvais couper en plein milieu de n’importe quel paragraphe, et quand j'en avais marre, j'allais faire une partie de carte avec mon chéri. Ou alors on sortait se balader. Ou alors j’allais au parc à chien pour rencontrer d’autres gens. Quelque soit l'endroit où je suis dans le cours, si je sens que mon cerveau ne suit plus je coupe d'un coup et je vais faire quelque chose qui me plait : faire la cuisine, ça c'est un truc que j'adore aussi.

Mirza – Et tu culpabilisais pas quand tu te baladais ou que tu révisais pas ?

Lola – Non, ça aussi c'est un point important. Avant – c'est un traumatisme de la PACES on va dire – quand on ne travaillait pas, on perdait des places dans le classement. C'est-à-dire que chaque fois, on nous disait "ah oui, il faut, il faut bosser, bosser, bosser, parce que moins vous bossez et plus vous serez bas dans le Numerus Clausus" : c’est cette façon de penser qui est un peu restée. Avant je pensais "quand je travaille pas, c'est des points que je perds au niveau des notes". Désormais, je suis arrivée à un point où je ne culpabilise plus d'aller me balader et d'aller faire des câlins à mon chien, etc. Ou de prendre du temps pour autre chose que les études, parce que je sais que c'est nécessaire pour ma santé mentale. C'est nécessaire. J'ai besoin de ces moments et je ne peux pas passer à côté de ces moments pour continuer à travailler, pour pouvoir ensuite reprendre sainement.

Mirza – Donc c'était progressif.

Lola Oui, c'était progressif. Tout s'accumulait au fur et à mesure, y avait cette histoire de présentiel-distanciel : nous on nous a prévenu trois jours avant le premier examen que finalement, ça allait être en présentiel et non en QCM mais en rédactionnel. Et forcément pour un étudiant, ce n'est pas la même façon de réviser. Voilà, ça ne s'arrêtait jamais – et c’est toujours pas fini. On passe les examens, on a le sentiment de pouvoir un peu relâcher la pression mais en fait non, on reçoit un mail pour nous dire qu’on a un oral la semaine prochaine, et rebelote. Ça ne s'arrête jamais. Mon programme de cette année se résume à : j'ai eu les cours du premier semestre, les examens, j’ai enchaîné le 2ème semestre – aucune coupure entre les 2 semestres, alors que d'habitude on a au moins une semaine – puis examens du 2ème semestre, examens du CSP, stage en Officine et stage en recherche. En plus je travaille en Officine a côté pour me faire un peu d’argent donc je travaille certains samedis et dimanches.

Mirza – Combien d'heures de travail ça représente par jour ? Quand tu travailles au labo, quand tu révises, quand tu vas en cours...

Lola – En période de cours c’est l’équivalent d’une bonne grosse après-midi, étendue dans la journée. Je m’octroie plus de pauses, plus de sorties, etc. qu’en période de révisions. Juste avant les examens, c’est de 8 heures à 19 heures, en fonction de mes facilités sur les différentes matières. Il faut retenir les informations cruciales mais aussi les petits détails. Il faut aussi s’entraîner sur les annales, en un temps imparti, les corriger etc. Après en stage c'est 8h30-16h, et le week-end en pharmacie (certains weekends), c’est 9h30-19h30 le samedi et 10h-20h le dimanche. Voilà, donc ça fait des grosses semaines.

Mirza – Merci beaucoup, Lola. Est-ce que t'as un conseil à donner aux étudiantes et aux étudiants qui connaîtraient le même genre de problèmes que toi, de surmenage, de burn-out ?

Lola Le premier, ce serait de prendre du recul en se reconsidérant en tant qu'humain dans le monde. Voilà. On n’est pas qu'étudiants, on n'est pas que des robots à fournir telle quantité de travail en un temps restreint. Prendre du recul, regarder ce dont on a besoin, ce qui nous plaît, ce qu'on aime faire, ce qu'on aime pas faire. Faire du tri et ensuite reprendre sainement dans ce qu'on veut vraiment. Sortir de ce rythme impose par les études, sans pour autant les mettre de côté, trouver le bon équilibre. Respirer.

Mirza – C'est super. Est-ce qu'il y a un mot en général que tu veux dire sur ce que t'as vécu - en plus de tout ce que t'as raconté déjà, c'était assez complet - est-ce qu'il y a quelque chose en plus que tu veux dire ?

Lola J'aimerais bien dire aux profs qu'ils se mettent à notre place. Il y en a certains qui le font en clamant qu’ils sont passé par là, et c’est appreciable. D’autres savent que c’est une période de construction de soi-même, surtout à cet âge là, que ça peut déjà être une période compliqué (en plus avec COVID qui est venu s’inviter dans l’affaire) mais qui derrière ne facilitent pas pour autant les choses, ne sont pas du tout pédagogues, occultent le fait que le monde ne tourne pas qu’autour de leur matière en particulier ou autour de la fac plus généralement. Je dis ça parce que d’autres profs prennent vraiment en compte qu’il y a à côté une vie sociale, des rencontres, des relations, la découverte de la vie adulte, etc. et qui font quand même leur job de prof, en étant pédaguogue, en essayant de nous transmettre ce qu’ils savent et ce qu’ils aiment. Aussi, je pense que c’est important d'avoir des loisirs à côté, des choses qui n’ont aucun rapport avec le domaine de nos études, des choses qui nous vident la tête, qui nous font penser à tout autre chose. Moi, c'est le piano, la cuisine, mon chien, mon chéri, le sport. J’ai récemment découvert les balades en forêt, et bah c'est trop revigorant ! C'est hyper reposant.

Mirza – C'est un super conseil, c'est très pratique pour le coup. Merci beaucoup Lola, et juste une dernière question : qu'est-ce que tu voudrais faire après tes études ?

Lola J'aimerais bien faire de la recherche en industrie pharmaceutique pour être vraiment à la genèse d'un médicament, et notamment dans un service de pharmacocinétique ou de pharmacologie d'un grand laboratoire type Servier, ou Sanofi, etc.

Mirza – On te le souhaite. Merci beacuoup.

Lola – Merci !

Mirza – Une dernière question Lola, que représente ton tatouage, pour toi ?

Lola Mon tatouage représente Néfertiti, Reine d’Égypte, grande femme de pouvoir. C’est pour moi un symbole de puissance, de force, de réforme, de féminisme, de beauté. Elle a eu un rôle social très important à son époque, tout en étant une femme et une mère formidable. Je veux être aussi complète que ça : une femme forte, indépendante, affirmée, et qui apportera quelque chose au monde. Quand j’ai dit à mon tatoueur que je voulais Néfertiti, je lui ai demandé de la représenter avec la tête haute, limite hautaine, ce qui me rappelle chaque fois de relever la tête et continuer, batailler, persévérer.

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« On doit pouvoir parler de sa dépression comme on parle de n'importe quelle autre maladie, comme on dit "j'ai de l'asthme", par exemple, ou "j'ai mal aux genoux". Peu importe. Il faut vraiment que tout ce qui est santé mentale, que ce soit dépression, troubles alimentaires, anxiété ou même un stress lié aux études, on puisse en parler sans que des gens en face nous jugent à cause de ça, ou minimisent la chose ».

Lou-Anne, 24 ans, est étudiante en tourisme. Elle souffre de dépression et d’anxiété depuis ses 14 ans. « J'étais en quatrième et j'ai commencé à me sentir vide en fait, tous les matins en me levant. Ça continuait dans la journée, j'étais un peu déprimée. C'est passé ensuite un petit peu avec les grandes vacances, mais en reprenant la troisième, j'étais vraiment tout le temps déprimée. Je pleurais le matin en me réveillant, le soir en me couchant. C'était vraiment pas une bonne période ».

Après huit ans, elle a décidé d’en parler à son médecin et de suivre un traitement par antidépresseurs, à l’aide duquel « ça va quand même beaucoup mieux qu'il y a quelques temps ». En parallèle, pour se sentir mieux, elle adore aller à des concerts et organiser ses propres voyages. Pour ce portrait, elle a choisi de poser avec un globe terrestre. « J'adore découvrir les nouveaux endroits, les nouvelles cultures et tout ça. Voir des beaux paysages ou des belles villes avec des anciens bâtiments. J'adore vraiment ça et je me sens toujours, toujours bien ». Un voyage de plusieurs mois en Australie lui a notamment « fait beaucoup de bien. Oui, ça m'a permis de voir ce dont j'étais capable, en fait, de vaincre l'anxiété qui me disait de pas prendre l'avion, de pas partir toute seule, tout ça quoi (rires)... Et après j'ai voyagé aussi 3 mois toute seule en Australie. Donc ça aussi, c'était pour me prouver que j'étais capable de faire ça en fait. Donc c'est plutôt une fierté, vu que je suis assez – de base – timide et réservée à rester dans mon coin, avoir été capable de faire ça toute seule, de rencontrer des gens. C'est... Ouais, j'en suis vraiment fière ». Elle s’adonne également à la réalisation de pièces de pâtisserie parfois complexes, comme par exemple « un number cake [...] pour l'anniversaire d'une copine », des pièces « avec pas mal de décorations, des crèmes qui doivent tenir », ce qui lui « permet de prendre confiance, d'avoir une meilleure estime de moi, de me dire que je suis capable de faire ce que je veux faire. Peu importe la difficulté, j'en suis capable, et voir les résultats qui sont comme je l'imaginais ça me fait aussi du bien ».

À l’issue de son diplôme elle aimerait « continuer en master, toujours dans le tourisme. Et après je ne sais pas exactement, j'ai quelques idées mais pas encore très claires. Peut-être dans l'évènementiel ».

ENTRETIEN

Mirza – Bonjour Lou-Anne.

Lou-Anne – Bonjour.

Mirza – Est-ce que tu peux te présenter?

Lou-Anne – Oui, alors je m'appelle Lou-Anne, j'ai 24 ans et je suis étudiante en tourisme. J'ai déjà eu une licence de droit que j'avais passée à Dijon et j'ai commencé un master en droit, mais ça ne m'a pas vraiment plu. Donc j'ai arrêté et j'ai pris un an et demi pour moi. Donc j'ai travaillé et je suis partie en Australie et j'ai décidé de reprendre mes études en tourisme parce que j'aime beaucoup voyager.

Mirza – Et aujourd'hui, tu vis dans un appartement ou une maison ? Comment tu décrirais les conditions de vie ? Est-ce que tu es plutôt heureuse ?

Lou-Anne – Je suis dans un petit studio que j'aime beaucoup. Donc oui, j'aime beaucoup où je vis en fait. J'ai pu en fait l'aménager comme je voulais, faire mes touches personnelles.

Mirza – Et tu fais quoi de tes journées ?

Lou-Anne – Alors, je travaille. Et après, quand je rentre, ça dépend. Je n'ai pas vraiment d'activité, des fois je vois des copines. Sinon, je fais du sport tous les jours, je lis, je me suis découvert aussi une passion pour la pâtisserie. Ça me fait beaucoup de bien. Et sinon, en ce moment, j'avoue que je passe beaucoup de temps devant les émissions genre Chasseurs d'appart, ou les trucs comme ça.

Mirza – Tu faisais ça avant le Covid, ou c'est à cause du Covid, du confinement et tout ça ? Est-ce qu'il y a des choses que tu as découvertes ?

Lou-Anne – Peut-être plus la pâtisserie. J'en faisais déjà depuis pas mal de temps, mais juste des petits trucs, alors que là je me suis lancée dans vraiment des plus gros gâteaux avec décorations, des chantilly, des crèmes.

Mirza – Et le sport, tu parlais du sport, tu parlais de littérature, de tout ça... Est-ce que tu peux développer un peu petit, comment tu te sens quand tu fais du sport ?

Lou-Anne Le sport, ça m'aide beaucoup parce que j'ai quelques troubles alimentaires. Du coup, quand je mange, j'ai tendance à me sentir coupable. Et après... Par exemple, quand je mange beaucoup, beaucoup trop. Donc, j'ai commencé à faire du sport justement pour ça, et parce que j'avais une très mauvaise image de moi et de mon corps. Et le sport, ça m'a beaucoup aidé pour ça en voyant des évolutions déjà de mon corps et aussi parce que ça me permettait de me défouler. Du coup, c'est du fitness que je fais surtout. Et c'est vrai que ça, ça m'a beaucoup aidé et que encore aujourd'hui, ça m'aide beaucoup.

Mirza – D'accord. Donc tes études, t'as commencé avec le droit et ensuite tu es passée au tourisme. Tu peux nous expliquer pourquoi tu es passé au tourisme ?

Lou-Anne – En fait, ce n'était pas vraiment le master que je voulais et ça me plaisait pas vraiment au niveau des matières. Donc, j'ai commencé à être de nouveau assez déprimée, donc j'ai une nouvelle phase... Une grosse phase dépressive. C'est pour ça que j'ai arrêté, et après vu que j'adore voyager et organiser entièrement les voyages avec les itinéraires – je peux passer des heures à regarder les meilleures offres pour aller à tel ou tel endroit, faire des itinéraires complets avec les horaires de bus, les trajets et je me suis dit que le tourisme... C'était peut-être dans le tourisme que je devais me lancer.

Mirza – Et ton expérience en Australie, c'était comment, tu peux nous raconter un peu ?

Lou-Anne C'était absolument génial parce que déjà, j'y suis allée toute seule pendant plusieurs mois, donc ça m'a permis de battre un peu l'anxiété, en quelque sorte, de me prouver que j'étais capable de faire ça toute seule. Et donc, pour moi, c'est une grande réussite déjà. Et j'ai adoré l'Australie, les gens sont tous vraiment super, super sympa et les paysages sont absolument magnifiques. Donc vraiment, c'est la meilleure expérience de ma vie jusque là, l'Australie.

Mirza – Génial. Et t'as parlé un peu de dépression, d'anxiété... Est-ce que tu peux nous parler un peu du mal-être psychologique que tu as pu vivre, quand est-ce que c'est apparu ?

Lou-Anne – En fait c'est apparu quand j'avais 14 ans. J'étais en quatrième et j'ai commencé à me sentir vide en fait, tous les matins en me levant. Ça continuait dans la journée, j'étais un peu déprimée. C'est passé ensuite un petit peu avec les grandes vacances, mais en reprenant la troisième, j'étais vraiment tout le temps déprimée. Je pleurais le matin en me réveillant, le soir en me couchant. C'était vraiment pas une bonne période. Et donc j'avais la dépression, justement, l'anxiété que j'ai un peu depuis toujours, et c'est là que, justement, j'ai commencé à avoir une très mauvaise image de moi même. Et du coup, après bah ça s'est un petit peu calmé, j'ai gardé toujours le vide mais sans pleurer matin et soir, et en fait c'est surtout par périodes. Donc j'ai des périodes où ça va absolument pas, et d'autres où ça va quand même à peu près, où j'ai pas trop à me plaindre.

Mirza – Et ça, ça a disparu pendant un moment et c'est revenu ensuite tu me dis, quand t'as commencé le master ? Ou alors c'était toujours là un peu ?

Lou-Anne Bah en fait, c'était toujours un peu là parce que j'avais toujours le vide, le sentiment de lassitude. Et en fait, avant de commencer à prendre des antidépresseurs, c'était soit j'avais pas d'émotions du tout - avec le sentiment de lassitude et de vide, en fait, c'est un peu comme si j'avais mes émotions derrière un voile, un écran ou... je ne sais pas trop comment expliquer, donc je ressens pratiquement rien ou rien – et en fait, j'alterne entre ça et les émotions beaucoup trop fortes que je n'arrive pas à gérer, donc les émotions négatives.

Mirza – Et qu'est-ce qui t'a aidée au cours de toutes études, de toute cette expérience. Des personnes, des choses autour de toi ou que t'as faites ?

Lou-Anne Les voyages ça m'a beaucoup aidée. Ou les concerts. Les concerts par exemple, c'était le seul moment où je me sentais pas vide. Et les voyages c'est pareil à chaque fois, je me sens vraiment bien quand je voyage avec des amis, par exemple. Et le sport aussi, vu que ça me permettait de me défouler, comme je l'ai dit.

Mirza – C'est intéressant, et ça t'a fait beaucoup de bien ces quatre mois en Australie.

Lou-Anne Oui, ça a fait beaucoup de bien. Oui, ça m'a permis de voir ce dont j'étais capable, en fait, de vaincre l'anxiété qui me disait de pas prendre l'avion, de pas partir toute seule, tout ça quoi (rires)... Et après j'ai voyagé aussi 3 mois toute seule en Australie. Donc ça aussi, c'était pour me prouver que j'étais capable de faire ça en fait. Donc c'est plutôt une fierté, vu que je suis assez - de base - timide et réservée à rester dans mon coin, avoir été capable de faire ça toute seule, de rencontrer des gens. C'est... Ouais, j'en suis vraiment fière.

Mirza – Donc tu t'es sentie fière de toi, et en revenant ici, comment tu t'es sentie ? Tu m'as dit que c'était un peu avant l'apparition du Covid ?

Lou-Anne – Je me suis sentie un peu triste, déjà, de quitter l'Australie. Mais d'un côté, j'étais contente de pouvoir revoir ma famille et mes amis parce que je suis assez proche quand même de ma famille. Donc ça, c'était un point positif et après, je devais repartir un peu en voyage, par ci, par là. Ça ne s'est pas fait finalement (rires). Mais après j'ai trouvé du travail, le temps de... Le temps de reprendre mes études.

Mirza – Et comment tu te sens aujourd'hui?

Lou-Anne Ça dépend des jours (rires). Avec l'antidépresseur, ça va déjà mieux, mais des fois, j'ai pas trop de motivation pour... Par exemple, aller au travail ou je dois écrire un mémoire et j'avoue que j'ai pas encore trop commencé. Et quand je pense à tout ce que j'ai à faire, des fois j'ai de nouveau les angoisses. Mais sinon, ça va quand même beaucoup mieux qu'il y a quelques temps, notamment grâce aux antidépresseurs. Mes amis, avec qui j'ai pu parler de tout ça parce que pendant des années, je n'en ai pas parlé. Ça m'a pris huit ans avant de vraiment en parler. J'étais allée voir un psy à la fac à Dijon, mais il était pas terrible, terrible, en fait il... Il cernait pas, il me disait juste "alors le vide depuis la semaine dernière ? Il faut voir vos copines, il faut sortir, vous allez pouvoir dormir." Et, c'était pas vraiment ça quoi. C'était pas le fait de sortir un soir avec mes copines qui me faisait dormir. Et le vide que je ressentais depuis des années allait pas partir comme ça en une semaine. Donc, j'ai pas continué avec lui. Et puis, je n'en ai pas reparlé depuis. Et ensuite, après avoir fait le pas vers mon médecin pour dire que j'allais pas bien du tout – c'était après avoir arrêté mes études à Dijon, justement – j'ai pu en parler plus facilement déjà avec mes parents, par exemple, ou mes amis. Du coup maintenant j'en parle vraiment beaucoup plus facilement en fait. C'est plus vraiment un tabou pour moi.

Mirza – C'est intéressant. Et t'en parles... Est-ce que tu écris aussi, est-ce que t'utilises d'autres manières de t'exprimer ?

Lou-Anne J'ai commencé un peu à écrire sur un fichier, sur mon ordinateur, par exemple comment je me sentais, ce que j'avais fait dans la journée qui me plaisait ou au contraire, qui me déprimait. Enfin, des trucs comme ça, en fait. Je le fais pas tout le temps parce que j'y pense pas forcément, mais quand j'en ai besoin, je le fais et c'est vrai que parfois, ça me fait assez de bien.

Mirza – C'est intéressant, et est-ce que tu te lances un peu des défis comme t'as fait pour l'Australie ? Te dire "ouais je suis capable de le faire, je vais faire ça."

Lou-Anne – Plus vraiment en fait (rires).

Mirza – Ouais c'est compliqué avec le contexte...

Lou-Anne – Actuellement non, à part avec les gâteaux que je fais justement. Et c'est un peu des trucs compliqués des fois que je fais avec pas mal de décorations, des crèmes qui doivent tenir. Et c'est vrai que généralement, j'arrive à obtenir le résultat que j'avais en tête. Donc ça, c'est pareil, ça me permet de prendre confiance, d'avoir une meilleure estime de moi, de me dire que je suis capable de faire ce que je veux faire. Peu importe la difficulté, j'en suis capable, et voir les résultats qui sont comme je l'imaginais ça me fait aussi du bien.

Mirza – C'est intéressant ça, c'est une forme de défi, parce que c'est compliqué parfois, des pièces...

Lou-Anne – Oui c'est des petites réussites par ci, par là,

Mirza – Combien de temps t'as passé sur ta pièce la plus difficile ?

Lou-Anne Deux après-midis complètes, je dirais. C'était un number cake, je ne sais pas si tu vois ce que c'est (rires). C'est en fait un gâteau en forme de chiffres, donc il faut une génoise en bas, ensuite il faut une crème qui tient bien pour... Qui doit rester en fait en forme, et on pose la génoise dessus, on fait toute une décoration. Donc ça, ça m'a pris deux après midi complets pour faire la génoise, la crème, l'autre gâteau – vu qu'il faut deux gâteaux – et... Ouais, deux après-midis complètes.

Mirza – Et t'étais contente de toi ?

Lou-Anne – Oui, très. Le résultat était vraiment beau. Tout le monde m'a fait des compliments dessus et tout le monde a apprécié aussi les gâteaux. Parce que si c'est beau mais que c'est dégueu, c'est pas terrible (rires) mais ils ont eu du succès. Tout ça en fait, ça me fait plaisir. C'était pour l'anniversaire d'une copine. Une de mes meilleures amies, donc je lui ai fait son gâteau.

Mirza – Avec les chiffres de son âge, trop bien. Et t'as pensé à mixer un peu le tourisme et la pâtisserie ou... À continuer dans la pâtisserie, est-ce que t'y réfléchis parfois ou c'est plus une passion, un truc que tu fais à côté ?

Lou-Anne – Des fois oui, j'y pense, mais je me dis que ça va rester une passion en fait. Parce que la pâtisserie, en fait, c'est surtout qu'il faut se lever très tôt (rires). Et c'est pas trop mon truc, vu que je suis insomniaque, généralement me lever tôt, c'est pas trop ça (rires).

Mirza – Et tu veux nous parler de tes insomnies ?

Lou-Anne – Oui, pourquoi pas ? En fait j'ai jamais réussi à dormir, même quand j'étais enfant. J'ai toujours plein de pensées qui me viennent à la tête et c'est pas forcément des pensées négatives. Ça peut être des pensées positives. Par exemple, repenser à un voyage ou quelque chose comme ça et ça peut être n'importe quoi comme pensées, par exemple "qu'est ce que je vais porter demain?" ou des questions plus existentielles sur... "Qu'est-ce que je vais faire de ma vie?". Ou vraiment, comme je disais, des pensées positives en repensant à des voyages ou des choses que j'ai faites avec des amis. Et en fait, j'ai toutes ces pensées tout le temps qui tournent en boucle et j'arrive pas à les stopper et c'est pour ça que je dors pas généralement. Des fois, je me réveille et c'est pareil, je ne peux pas me rendormir à cause de tout ça. Des fois, à cause de l'anxiété je me réveille tôt et impossible de me rendormir.

Mirza – Et t'as trouvé des stratégies ou des trucs, ou c'est plutôt des médicaments ?

Lou-Anne – Plutôt des médicaments oui, pour dormir.

Mirza – Je comprends. Est-ce que tu peux nous dire, comment tu t'es sentie à l'annonce du confinement et le fait de ne pas pouvoir aller en cours ?

Lou-Anne – Pour le premier confinement j'étais chez mes parents, j'avais pas cours. C'était pendant mon année pour moi, et ça m'a assez déprimée de devoir rester toujours chez moi sans rien faire, sans bouger. Le deuxième confinement ensuite, j'étais... Pareil, chez mes parents, donc j'avais les cours en visio et c'est vrai que ça aussi c'était déjà un peu plus déprimant, mais j'avais mon stage donc je pouvais sortir comme je voulais. Et après, le troisième confinement, j'étais toujours en visio et j'étais sur la fin des cours, donc plutôt des examens. Puis là, pareil, toujours assez déprimant de pas pouvoir faire ce qu'on voulait. Mais grâce aux 10 km, c'est vrai que c'était pas un vrai vrai confinement.

Mirza – Donc t'as pu sortir.

Lou-Anne – Ouais, je voyais quand même des copines.

Mirza – Et le stage, ça t'a aidée aussi ? Pendant le deuxième confinement, tu dis, le fait de pouvoir travailler...

Lou-Anne De pouvoir être au travail, de ne pas rester chez moi à rien faire toute la journée. C'est vrai que c'était un bon point, donc... J'étais dans un hôtel, donc je voyais beaucoup de monde tous les jours. Donc ça c'était cool, de pouvoir parler avec des gens, d'avoir toujours une vie sociale en fait.

Mirza – Et le premier confinement, tu dis que t'étais avec tes parents. C'était pendant ton année sabbatique. Qu'est ce que t'as trouvé comme solution à ta déprime ?

Lou-Anne – Alors avec ma mère, on a fait beaucoup de jeux de société. On faisait sinon, des fois, des pâtisseries. Mais ça devenait vite répétitif, en fait. Donc ça dépendait des jours.

Mirza – Et je voulais te demander, par rapport à ton travail – ton job étudiant – comment tu te sens quand tu vas bosser ? C'est quelque chose que t'es obligée de faire pour payer ton loyer ?

Lou-Anne – Oui c'est obligé. Je m'en sers justement pour payer mon loyer, mon parking, tout ça... Il fallait que je paie mon loyer donc j'ai dû trouver un job étudiant en attendant de trouver un stage. Donc j'ai postulé un peu partout et j'ai été recontactée, donc j'ai dit oui direct. J'avais pas trop le choix.

Mirza – Et au boulot, quand tu travailles, ça se passe bien ?

Lou-Anne – Oui, tout le monde est vraiment sympa. Donc après ça dépend des jours. C'est vrai que ça peut être répétitif, ou... Les clients, des fois, ne sont pas toujours très sympas. Donc ça dépend un peu des jours en fait, on va dire.

Mirza – Et globalement, c'est quelque chose de positif dans ta vie ?

Lou-Anne – Ça dépend des jours, quand j'ai aucune motivation et que la seule chose que je veux faire, c'est rester chez moi, bof. Mais sinon, il y a des jours où oui, ça me fait du bien de sortir, de voir des gens.

Mirza – Je comprends. Et parle nous peut-être un peu de ton prochain voyage.

Lou-Anne – Alors, le prochain voyage, ce sera normalement un road trip en Croatie, en passant par l'Italie, la Bosnie et la Slovénie. Et on est encore en train de planifier tout ça, on ne sait pas encore trop quand on ira, ni la route exacte, on ne l'a pas encore exactement. On est encore en train de tout planifier. Sinon, j'irai peut-être aussi à Amsterdam ou au Portugal cet été, en fonction... Avec une autre amie.

Mirza – Comment tu te sens quand tu voyages ?

Lou-Anne Je me sens toujours bien en fait, j'adore découvrir les nouveaux endroits, les nouvelles cultures et tout ça. Voir des beaux paysages ou des belles villes avec des anciens bâtiments. J'adore vraiment ça et je me sens toujours, toujours bien.

Mirza – Et tu t'intéresses à l'architecture, l'histoire, les langues ?

Lou-Anne – Un peu tout, tout ce qui est culture. Parce qu'en fait j'aime autant faire des randonnées en pleine nature, avec des beaux paysages que me promener dans des vieilles villes un après-midi entier à voir les bâtiments etc.

Mirza – C'est la découverte qui t'intéresse.

Lou-Anne – C'est ça.

Mirza – Super Lou-Anne, merci. Est-ce que t'as un mot à dire sur le sujet de la santé mentale pour les étudiants et... Santé mentale ou mal-être psychologique en général, ça peut être le stress, l'anxiété. Un conseil ou un mot en général, une remarque ?

Lou-Anne – Oui, enfin, faut pas hésiter à en parler en fait. Parce qu'en ce moment c'est un peu tabou comme sujet, quand on dit "je suis déprimé", on dit toujours "oh bah c'est une petite baisse de moral, ça va passer", mais des fois, non, ça passe pas tout seul. Donc, il ne faut pas hésiter à en parler, à demander de l'aide, parce que c'est quelque chose qui ne doit pas rester tabou. On doit pouvoir parler de sa dépression comme on parle de n'importe quelle autre maladie, comme on dit "j'ai de l'asthme", par exemple, ou "j'ai mal aux genoux". Peu importe. Il faut vraiment que tout ce qui est santé mentale, que ce soit dépression, troubles alimentaires, anxiété ou même un stress lié aux études, on puisse en parler sans que des gens en face nous jugent à cause de ça, ou minimisent la chose.

Mirza – Merci beaucoup. Et dernière question donc, qu'est ce que tu voudrais faire après tes études ? T'es en tourisme...

Lou-Anne – Oui, en licence professionnelle. J'aimerais bien continuer en master, toujours dans le tourisme. Et après je ne sais pas exactement, j'ai quelques idées mais pas encore très claires. Peut-être dans l'évènementiel.

Mirza – Merci beaucoup Lou-Anne.

Lou-Anne – De rien, merci à toi.

Mirza – Merci.

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« Je ne voyais pas de manière clairvoyante l'avenir. Particulièrement les deux premières années. En ce sens, chaque semestre constituait potentiellement un risque. Aucun étudiant à ce stade n'est sûr de réussir à chaque année. On n'est jamais sûr, parce qu'on peut tomber sur un sujet et passer à côté d’une petite partie du programme qui peut nous paraitre à nous, jeunes étudiants, peu importante, alors qu'en réalité elle est foncièrement essentielle au programme de telle ou telle matière. En somme, c'est cette incertitude, ainsi que la masse considérable de travail cumulées, qui procurent une pression énorme que j’ai personnellement vraiment mal vécue durant les premières années... ».

Marie-France est doctorante en droit privé et passionnée du droit. Au cours de ses premières années de cursus universitaire, elle a « vécu difficilement » des situations de stress lié aux études. Plus récemment, du fait des mesures prises dans le cadre de la pandémie de Covid-19, elle a souffert d’un contexte d’enseignement particulièrement compliqué en tant que chargée de travaux-dirigés. « [...] pour moi, l'enseignement pendant la pandémie était assez compliqué du fait de la modification du schéma de la dimension présentielle des étudiants. Nous étions dans un schéma "hybride" [...] Il y avait pendant le même TD un groupe sur Zoom, et simultanément un autre groupe en présentiel "physique". On avait l'impression de dispenser deux classes en même temps. [...] Devoir captiver l'attention de chaque étudiant était délicat, surtout l'attention des étudiants qui se trouvaient sur Zoom chez eux. Ce qui était loin d'être facile pour eux aussi. [...] Effectivement, j'ai trouvé que les étudiants étaient en majorité complètement démoralisés. En cela, j’ai pris l’initiative de prendre cinq minutes toujours au début du TD pour savoir ce qui va, ce qui ne va pas... Et ça les a énormément aidés ».

Le soutien qu’elle a fourni à ses étudiants dans cette période lui a « apporté énormément de choses ». « [...] parce qu’en voyant les notes progresser, en voyant l'intérêt pour la matière, en entendant des étudiants dire : « grâce à vous, je ne vais pas me réorienter ». Pour moi, c'est très, très beau ». Pour elle, « c'est par le travail aussi qu'on enlève le stress. Quand on voit et révise tout le programme méticuleusement, on évite un stress considérable ». Son remède principal au stress est une meilleure préparation aux cours et aux examens, qu’elle compare à la préparation des sportifs pour une compétition. « La solution anti-stress [...] a été le fait, clairement, de me plonger dans le travail, voilà. Parce que je me voyais un peu comme un sportif qui s'entraînait. [...] Pour ceux qui liront ce témoignage, j'aimerais vraiment leur donner ce conseil : entraînez-vous, entraînez-vous, et entrainez-vous aux exercices juridiques en appliquant la méthode juridique, car ce n’est que par le travail qu'on y arrive ». Elle s’adonne également à l’écriture en rédigeant « tous types d'écrits ». « [...] c'était un professeur qui me disait : « le fait d'écrire est un anti-stress ». Mais d'écrire doucement en puisant dans sa réflexion, en prenant le temps de forger nos opinions juridiques pour ce qui est du droit, en s'appuyant sur nos lectures. Puis finalement, j'y ai pris goût, je m'en suis rendue compte que c'est véritablement un anti-stress ». D’autre part, ses parents – et en particulier sa mère, sa sœur et son grand-père – ont été « un soutien exemplaire » au cours de son cursus. « [...] surtout ma mère. Ah oui ma mère, franchement. Je la remercie du fond de mon cœur pour sa présence continuelle, et je dédie tout de même ces dix années d'études à mon grand-père, ma mère et ma sœur, mon comité de soutien hors pair... ».

Pour ce portrait, elle a choisi de poser avec un exemplaire du Code civil, qui « représente tout » pour elle, « en tant que privatiste ». Après son doctorat, elle souhaiterait devenir professeur en droit. « Je veux être professeur de droit parce que pour moi, la transmission et la recherche sont extrêmement importantes à mes yeux. [...] En somme, ce qui compte c'est que je puisse transmettre de la meilleure manière qui soit, et sans stress ».

ENTRETIEN

Mirza – Bonjour Marie-France.

Marie-France – Bonjour Mirza.

Mirza – Est-ce que tu peux te présenter ?

Marie-France – Je suis Marie-France, doctorante en droit privé. C'est à Paris que j'ai fait ma spécialisation en Master 1, Master 2 et que j’ai entamé ma thèse de doctorat à l’Université de Paris Descartes, qui d’ailleurs touche à son dénouement. J'en suis à ma quatrième année.

Mirza – Ça se passe comment ?

Marie-France – Alors déjà, commençons par le début je pense. Donc le thème, c'est le stress des étudiants à l’Université ?

Mirza – C'est ton bien-être psychologique. Est-ce que tu peux nous dire – avant qu'on parle de ça peut-être, comme je t'ai demandé de te présenter – nous parler un peu de toi ? Dans quelles conditions est-ce que tu vis ? Est-ce que tu vis dans un appartement, une maison ? Est-ce que tu es plutôt heureuse de tes conditions de vie ?

Marie-France – Oui, bien sûr ! Donc je vis seule depuis que j'ai 18 ans, depuis l’obtention du bac en fait. Selon moi, je trouve que c'est tout aussi bien d’apprendre à être autonome plus jeune. Néanmoins, afin de ne pas vivre les situations de stress, il ne faut pas non plus entrer dans une sorte d’autarcie. Il faut donc savoir s'entourer d’amis, de collègues de promos et bien évidemment de ses proches. Surtout si on vit loin de ses parents notamment, c’est très important d’aller chez ses parents plusieurs week-ends par mois. Pour ma part, cela me faisait énormément de bien de passer des week-ends en famille.

J’aimerais ajouter que ce sont mes parents qui ont tout fait pour moi. Je le dis avec une grande émotion, car sans eux, je ne serais pas ce que je suis. Je les remercie éternellement pour cela et j’insiste vraiment sur le fait que mes parents ont été d'un grand soutien moral mais aussi financier. Par exemple, même lorsque je révisais, ils révisaient avec moi. Sans eux, je n'aurais jamais pu m'autonomiser aussi vite à 18 ans. Pour conclure sur le fait de vivre seule, oui c’est sain, mais sous ces conditions : avoir aussi une vie sociale et être avoir une présence régulière de sa famille.

Mirza – D'accord. Et aujourd'hui, tu dirais que tu es plutôt contente de tes conditions de vie ?

Marie-France – Ah oui, aujourd'hui oui, totalement.

Mirza – Et qu'est-ce que tu fais de tes journées ?

Marie-France – Alors mes journées, je me lève très tôt. La faculté de droit m'a donné et confirmé l'envie et l'amour de lire. Ce dont on ne se rend pas compte quand on est plus jeune. Mais c'est vrai que l'amour de lire, c'est très important donc je lis le soir avant de me coucher et au réveil, donc je commence par un café et le bouquin que je viens de commencer. Une bonne séance de lecture, et puis être au fait de l’actualité juridique. J'écoute aussi beaucoup les infos, l'actualité en général, ce qui se passe. Et puis dans ma voiture, après quand je vais au boulot, la radio, les infos... Je suis jeune, mais j'ai l'impression de ressembler à mon père des fois (rires). Je suis de la vieille école encore. Ensuite je travaille sur des dossiers puisque j'ai un emploi à côté, en attendant de soutenir ma thèse, d'être docteur en droit. Et puis voilà, mes journées en général sont ponctuées par des traitements de dossiers, de la lecture... Je dirais même que la lecture c'est un de mes hobbies préférés, et l'écriture aussi.

Mirza – Et tu lis quoi en ce moment ?

Marie-France – En ce moment, je suis en train de lire une thèse, une thèse très intéressante. C'est une thèse d'un des pionniers en droit de l'arbitrage, M. Charles Jarrosson, qui a déterminé la nature de la convention d'arbitrage. L'arbitrage, qui est le modèle alternatif de résolution des conflits. Et là, je m'étais fixé comme objectif de la terminer parce qu'elle est assez volumineuse, sinon je peux lire aussi des romans... Tout type de roman en fait, j'aime bien aussi les romans policiers (rires).

Mirza – C'est intéressant, et l'écriture ?

Marie-France – Alors l'écriture. Bah l'écriture, j'écris de tout.

Mirza – Parle-nous de ce que t'écris, est-ce que ça t'aide, l'écriture ?

Marie-France – Oui, l'écriture c'est un anti-stress. Ça c'était un professeur qui me disait : « le fait d'écrire est un anti-stress ». Mais d'écrire doucement en puisant dans sa réflexion, en prenant le temps de forger nos opinions juridiques pour ce qui est du droit, en s'appuyant sur nos lectures. Puis finalement, j'y ai pris goût, je m'en suis rendue compte que c'est véritablement un anti-stress. Et finalement, au-delà de l'anti-stress, ça a été fructueux puisque j'ai moi-même écrit, publié des articles, je rédige des contrats, je rédige tous types d'écrits – bon, plus rédactionnels d'un point de vue professionnel – mais sinon, je peux rédiger tout. Et c'est super intéressant parce qu'on joint l'utile à l'agréable.

Mirza – Est-ce que tu peux nous parler un petit peu de tes études ? Ce qu'on a un peu évoqué au début.

Marie-France J'ai fait un parcours classique de droit privé. Je me suis spécialisée en Master 2. J'ai fait deux Master 2, j'ai fait un master de droit des affaires internationales, et un deuxième Master 2 qui est un Master de recherche. Ensuite, j'ai choisi mon sujet et je suis donc doctorante sur le sujet qui porte sur les enjeux de la modernisation face à la justice étatique et la justice arbitrale. La justice arbitrale qui est en fait le mode normal de résolution des conflits dans le commerce international. Les entreprises ne vont pas face à un tribunal étatique, des tribunaux de commerce. Ils préfèrent aller face à un tribunal arbitral. C'est toute une organisation, c'est très, très, très codifié et je voulais voir quels étaient les problèmes, ce qui manquait et apporter ma pierre à l'édifice sur le sujet. Donc, l'influence des nouvelles technologies, voir leurs interférences...

Aussi, dans ce cadre-là, bien sûr, quand on est doctorant, on peut être chargée d'enseignement, c'est ce que je fais donc je suis chargée de TD. Et puis ça été surtout, surtout cette année... Effectivement, j'ai trouvé que les étudiants étaient en majorité complètement démoralisés. En cela, j’ai pris l’initiative de prendre cinq minutes toujours au début du TD pour savoir ce qui va, ce qui ne va pas... Et ça les a énormément aidés. J'ai même eu beaucoup, beaucoup de remerciements. Parce qu'il y en a qui voulaient arrêter, qui m'ont remerciée parce que je leur faisais leurs fiches de révision notamment, je leur disais qu'on est là pour eux. Parce que souvent on dit quand c'est mal, mais on ne dit pas toujours quand c’est bien. Moi, j'essaie de voir – surtout en cette période qu'on a vécue, de crise – j'essayais vraiment de pointer du doigt ce qui allait bien dans leur copie, dans leurs oraux quand il y avait des participations orales. Donc vraiment, être positif ça a vraiment porté ses fruits. C'était vraiment cool.

Mirza – Et toi en fait, en les aidant, est-ce que ça t'a aidée toi aussi ? J'imagine que la période était difficile.

Marie-France Oui, pour moi, l'enseignement pendant la pandémie était assez compliqué du fait de la modification du schéma de la dimension présentielle des étudiants. Nous étions dans un schéma "hybride". Hybride c'est quoi ? Ça veut dire qu'on avait - en raison de la situation sanitaire, les salles étaient trop petites, on ne pouvait pas accueillir un effectif trop élevé. Du coup dans les salles, on avait des semi-groupes et de ce fait, on avait... Il y avait pendant le même TD un groupe sur Zoom, et simultanément un autre groupe en présentiel "physique", on avait l'impression de dispenser deux classes en même temps. Devoir captiver l'attention de chaque étudiant était délicat, surtout l'attention des étudiants qui se trouvaient sur Zoom chez eux. Ce qui était loin d'être facile pour eux aussi. Ça, c'était très difficile. Mais en fait, moi, ce que ça m'a apporté... Ça m'a apporté énormément de choses parce qu’en voyant les notes progresser, en voyant l'intérêt pour la matière, en entendant des étudiants dire : « grâce à vous, je ne vais pas me réorienter ». Pour moi, c'est très, très beau. Moi, c'est comme ça que je vois les choses. Parce que j'ai eu des bons professeurs, j'ai eu des éminents professeurs qui ont été aussi comme ça. J'ai pris un peu exemple sur eux et j'ai voulu retranscrire ça avec mes étudiants.

Mirza – C'est vraiment remarquable. Est-ce que toi, tu peux nous parler de ton mal-être, quand est-ce qu'il est apparu ? Est-ce que c'est quelque chose qui est apparu avant les études, pendant les études ?

Marie-France – Pendant, complètement. Avant mes études universitaires, j'étais une jeune fille tout à fait... Un peu... Insouciante... Insouciante, voilà. Puis, il est vrai que la fac nous donne un coup de maturité surtout lorsque l’on prend le projet universitaire très à cœur. Dans le sens où généralement, et pour ma part, on est conscient que l’on va rester à la fac un bon moment. Donc déjà, psychologiquement, c'est un petit coup sur la tête ... On se dit « Ma vie en fait elle se passe où ? À la bibliothèque, à la fac ? ». Mais au final non, c'est juste une question d’organisation.

Pour répondre à la question sur comment j’ai pu vivre des situations de stress. Je l'ai vécu difficilement les premières années parce qu'au départ, c'était totalement flou... Je ne voyais pas de manière clairvoyante l'avenir. Particulièrement les deux premières années. En ce sens, chaque semestre était un risque. Aucun étudiant à ce stade n'est sûr de réussir à chaque année. On n'est jamais sûr, parce qu'on peut tomber sur un sujet et passer à côté d’une petite partie du programme qui peut nous paraitre à nous, jeunes étudiants, peu importante alors qu'en réalité elle est foncièrement essentielle au programme de telle ou telle matière. En somme, c'est cette incertitude, ainsi que la masse considérable de travail cumulées, qui procurent une pression énorme que j’ai personnellement vraiment mal vécue durant les premières années... La solution anti-stress si je puis dire a été le fait, clairement, de me plonger dans le travail, voilà. Parce que je me voyais un peu comme un sportif qui s'entraînait. L'entraînement, l'entraînement, l'entraînement. Pour ceux qui liront ce témoignage, j'aimerais vraiment leur donner ce conseil : entraînez-vous, entraînez-vous, et entrainez-vous aux exercices juridiques en appliquant la méthode juridique, car ce n’est que par le travail qu'on y arrive.

De surcroit, à mon sens, c'est par le travail aussi qu'on enlève le stress. Quand on voit et révise tout le programme méticuleusement, on évite un stress considérable. Par exemple, première anecdote. Premier cours en droit, je sors du bac. Je vois un prof – j'étais à l'époque à Nice, j'avais fait mes deux premières années à Nice, d'où le fait que j'étais un peu mobile – donc grande faculté, l'Université de Nice-Sophia-Antipolis, des grands professeurs, des grands amphis. Et tous très serrés, il y en a même qui étaient par terre tellement il n'y avait pas de place, et... On se retrouve là, devant, il nous a été dit : "regardez à droite, regardez à gauche, et bien sur ce banc de fac, il n'y en aura qu'un sur trois qui va réussir". Donc ok, qu'est-ce que je fais, en fait ? Bah je me suis dit : « je vais rien laisser à la trappe ». Avant même de lire le cours, avant même d'aller au cours, je vois le plan du cours et m’organise en fonction de ce plan. Je vois ce qu'on va traiter. Je me renseigne avant déjà, je vois de quoi on va parler. Quand j'écoute le cours, ça me parle. Puis je la relis à la fin du cours le jour-même.

Mirza – C'est intéressant. Et donc ça, ça a été ta stratégie tout le temps, tout au long de tes études.

Marie-France – Oui. Je ne dirai pas une stratégie, mais une méthode de travail.

Mirza – Et est-ce qu'il y a des choses extérieures qui ont pu t'aider ? Peut-être un soutien des amis, de la famille ?

Marie-France Ah oui, mes parents. Ils ont été un soutien exemplaire, surtout ma mère. Ah oui ma mère, franchement. Je la remercie du fond de mon cœur pour sa présence continuelle, et je dédie tout de même ces dix années d'études à mon grand-père, ma mère et ma sœur, mon comité de soutien hors pair...

Mirza – T'es allée vers elle en lui expliquant comment tu te sentais ou c'était assez naturel ?

Marie-France De base, nous sommes très proches, parfois, c’est elle qui venait moi, parfois, c’est moi. En tout cas, elle était très, très impliquée dans mes études. Ah oui, vraiment. Elle connaissait le nom de mes matières, le nom de mes profs (rires). Elle savait même mon programme de révision. A ce propos, aujourd’hui en blaguant parce qu'elle est un peu marrante – elle me dit "c'est moi qui passe mon doctorat là" (rires). À force de me faire réviser...

Mirza – Et t'as pensé déjà à voir un psy, à consulter ?

Marie-France Bah grâce au fait, justement, que j'avais mes parents, mon entourage mais surtout ma mère en fait, non. Je n’y ai pas pensé, parce qu'elle avait les mots lorsque je vivais des moments de stress en fait. Et elle était, elle aussi, déjà passée par les bancs de la fac donc elle connaît bien les attentes des études universitaires, de ce fait, son expérience m'avait fortement aidée aussi. C’est pourquoi que c’est véritablement grâce à elle, son soutien, ses paroles rassurantes et bien des choses... Sinon, oui, je pense que j'y serais allé probablement.

Mirza – Est-ce qu'il y a une anecdote, quelque chose... Parce que tu nous as parlé de cette première année, c'était assez marquant l'anecdote avec les gens autour de moi. Est-ce qu'après, il y a eu quelque chose comme ça qui s'est passé et qui t'a particulièrement marquée ?

Marie-France – Quelque chose qui m'a marqué ? Il y en a eu beaucoup... À part ça, il y en a eu tellement. Mais là, comme ça. Positive ?

Mirza – Ce que je trouve fascinant dans ton histoire, c'est que t'as eu ce stress que t'as traité par le travail, et le stress est apparu pendant tes études mais t'as décidé de pousser tes études. Ça, c'est fou quand même.

Marie-France – Ouais c'est dingue (rires)

Mirza – C'est juste ce que je trouve intéressant, je sais pas si toi t'y as pensé...

Marie-France – Oui, bien sûr. Moi en fait, je suis quelqu'un d'assez déterminée mais positivement, c'est-à-dire que même si j'ai un objectif... J'ai une deuxième anecdote, en deuxième année. En deuxième année, j'avais un prof que j'aime énormément, qui restera à jamais gravé dans mon cœur – il est décédé, qu’il repose en paix, j’en ai beaucoup souffert, j'ai été à son enterrement – et il m'avait dit « vous, vous voulez faire quoi après vos études ? ». La plupart répondait qu'ils ne savaient pas encore. Moi, j’ai dit que « je souhaiterais être professeur en droit ». Et il me dit « ah bah là, c'est la première fois qu'on me le dit, surtout si jeune, surtout au début de ses études », je dis « oui, mais c'est vraiment mon ambition ». Il me dit « bien, on va en parler. Et je vais vous dire qu'est-ce qu'il faut faire, et comment... ». C'est vrai qu'une fois on avait eu une discussion, on en a discuté, malgré le fait qu'il est décédé, je n’oublierai jamais cette discussion. Il m'a dit de patienter, il m'a expliqué comment ça allait se passer, que des gens au début allaient dire « mais attends, ça fait combien de temps que tu y es ? Un an ? Oh ouais, c'est bien au début ». Et donc après la deuxième année ils vont dire « deux ans ? T'es toujours à la fac ?". Il m'expliquait vraiment psychologiquement, sociologiquement ce qui allait se passer, et si j'y étais prête. Et du coup il m'y a préparé lui-même, sans le savoir, et quand on est préparé à une chose, on arrive mieux à l'encaisser. Du coup je savais qu'on allait me dire ça, et quand on me le disait, c’était marrant. Parce qu'on me le dit aujourd'hui « mais t'es encore à la fac ? » (rires). « Oui ! ». Donc oui, c'est le côté déterminé que j'ai. Je veux être professeur de droit parce que pour moi, la transmission et la recherche sont extrêmement importantes à mes yeux.

Mirza – Et sur la photo, tu tiens un Code civil. Est-ce que tu veux nous en parler ?

Marie-France Pourquoi je tiens le code civil ? D’une part, le Code civil pour moi représente tout en tant que privatiste. On apprend aux côtés du code civil puis il devient notre outil de travail indispensable que l’on utilise quotidiennement. D’autre part, le Code civil est un héritage français extrêmement important, je dirais même que c'est un patrimoine français. Aussi ce Code Napoléon a même été copié dans plusieurs pays, de par son écriture, de par ses principes fondamentaux, bien sûr : principes de théorie générale du droit, d'objet d'un contrat, d'une exécution du contrat, etc. Preuve de son éminente qualité juridique.

Mirza – C'est beau. Et je voulais te demander, est-ce que t'as des messages à donner en particulier aux étudiants qui ont souffert, là dans cette période ou en général, aussi, aux étudiants qui souffrent de mal-être psychologique parfois. Que ce soit le stress, l'anxiété ou des phobies.

Marie-France J'ai beaucoup de messages à leur donner mais c'est tellement dur... En plus je suis quelqu'un de sensible et ça m'arrache le cœur de voir des étudiants... Surtout des étudiants isolés, il y en a beaucoup malheureusement...

Mirza – Est-ce que t'as un conseil en particulier à donner aux étudiants qui ont vécu une situation de mal-être psychologique ?

Marie-France – Oui, bien sûr, énormément de conseils. Déjà, mis à part la situation de Covid qu'ils ont vécue cette année, qui était inédite – même ceux qui n'avaient pas forcément de terrain anxieux ou de stress ont développé des terrains anxieux, des terrains de dépression. Moi, je vais faire en deux temps : déjà, hors Covid, à l'université pour vraiment ne pas vivre ce mal-être il faut surtout avoir des moments à soi, ne pas être toujours dans les études. Bien évidemment, ne pas avoir de retard – comme je te le disais tout à l'heure. Ma technique c'était avant même que le cours commence, s'informer déjà sur le cours. Ça rassure énormément. Ensuite, quand le cours termine, le revoir immédiatement en rentrant chez soi ou à la BU. De telle sorte qu’on emmagasine le cours puis on passe à la deuxième séance, troisième séance... Comme ça au moment des révisions il n'y a pas de stress. Ensuite, une fois sa fiche de révision bien faite, on peut s’octroyer des moments pour des activités extra-universitaires. C’est très productif comme cela, je pense.

Mirza – Super, c'est vraiment des conseils pratiques.

Marie-France – Oui ça, c'est du vécu, c'est 100% d'expérience (rires).

Mirza – Et qu'est-ce que tu veux faire quand tu auras fini tes études ?

Marie-France Être professeur en droit.

Mirza – Tu sais quel type de droit ?

Marie-France – Bien évidemment, j'aime beaucoup le droit privé et j'aime beaucoup le droit international privé. J'aime beaucoup le droit des assurances. J'aime beaucoup l'histoire du droit. En fait, j'aime tout ce qui a trait au droit, même le droit administratif – d'ailleurs on a tendance à le séparer de notre droit, mais il est très intéressant – tout type de droit car le droit s’entremêle indéniablement. En somme, ce qui compte c'est que je puisse transmettre de la meilleure manière qui soit, et sans stress.

Marie-France – Super, merci beaucoup.

Marie-France – Merci à toi Mirza pour ce moment. Et puis merci pour ce projet. Très bonne initiative. merci.

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« La fac m'a fait vraiment peur [...] le jour de la rentrée, je ne voulais pas y aller. Je voulais tout arrêter etc. Et ma meilleure amie m'a dit : "on va y aller ensemble". Je ne sais pas comment elle a fait, mais elle est rentrée avec moi et elle est restée avec moi une semaine entière à la fac sans que les profs grillent rien (rires). »

Mathilde, 23 ans, étudiante en sciences de l’éducation, a été victime d’abus sexuels et de viols dans son adolescence. Depuis, elle souffre d’ochlophobie et d'haptophobie (peur de la foule et peur du contact). « J’ai réussi à en parler à mon médecin, en fait, quelques mois plus tard et c'est elle qui m'a dirigé vers une psy, qui m'a ensuite dirigée vers un psychiatre. Au total, j'ai fait peut-être sept psychologues avant de trouver la bonne – parce que oui, il faut trouver la bonne – et c'est en partie grâce à elle que j'ai surmonté les épreuves ».

Pour combattre la dépression issue du traumatisme qu'elle a vécu, en complément de son parcours de soin, elle s’entoure des gens qu’elle aime et qui l’aiment, elle fait du sport (« J'aime énormément le sport [...] parce que j'aime dépasser mes limites »), lit des romans et écrit ses pensées dans un carnet avec lequel elle a choisi de poser. Elle se lance également de véritables défis personnels qu’elle relève afin de vaincre ses peurs. « Quand t'as 16 ans, 17 ans, t'es sous antidépresseurs, et à côté tu vois tes copains [...] faire la fête... [...] je pouvais pas sortir, j'arrivais pas à sortir, j'arrivais pas à voir du monde, j'arrivais à peine à aller à l'école, et ça a été très, très dur... Et le jour où je me suis dit "t'as envie de continuer tes études, t'as envie de faire tel métier" – donc à l'époque, je voulais faire enseignante – je me suis dit "il faut que t'ailles à la fac". Sauf qu'à la fac c'est pas la même chose, on est pas 30 par classe. Et... [...] Je me suis foutu un coup de pied au cul (rires) ». Son petit ami, sa meilleure amie et sa famille – et particulièrement sa sœur qui lui « a montré comment montrer les dents, comment reprendre confiance en moi » – sont un grand soutien pour elle.

Plus tard, elle souhaiterait travailler dans l’enseignement pour les adultes, en se dirigeant vers les entreprises, « pour les aider à créer des formations pour qu'ils soient plus polyvalents, ou même pour des formations plus psychologiques ».

ENTRETIEN

Mirza – Mathilde bonjour, est-ce que tu peux te présenter ?

Mathilde – Je m'appelle Mathilde, j'ai 23 ans, je suis étudiante en sciences de l'éducation, donc c'est tout ce qui est lié aux sciences humaines. Et actuellement, je suis en 1ère année de master et je cherche à préparer un master professionnel pour ensuite rentrer dans la vie professionnelle.

Mirza – Est-ce que tu habites dans une maison, un appartement ? Comment décrirais tes conditions de vie ?

Mathilde – Actuellement, je vis avec mes parents, pour la dernière année. Là j'habite dans un appartement, dans une résidence, donc assez bien protégée dans le 17ème arrondissement et... Sinon j'ai plutôt un cadre de vie assez agréable, assez aisé même. Et... Je me sens protégée, si je puis dire. Et j'ai pour ambition, la pendant l'année qui arrive de partir pour m'installer d'abord, peut-être dans le 94 et après aller dans le sud de la France.

Mirza – D'accord. Et comment t'occupes tes journées en ce moment ?

Mathilde – Alors actuellement avec le Covid, elles sont assez répétitives. Je fais beaucoup de révisions pour tout ce qui est fac, et en plus de ça, je... À horaires fixes, je m'occupe d'enfants, que ce soit avec le travail que j'ai en tant qu'animatrice le midi ou sinon le soir, avec quelques enfants en situation de handicap. Et après... Retour à la maison plutôt classique.

Mirza – Comment tu te sens quand tu travailles avec les enfants ?

Mathilde J'adore ça. Je me sens à l'aise avec eux. Je me sens bien, et... Bah de base, comme moi, je voulais être enseignante, être avec eux, travailler avec eux en tant que petit job étudiant c'est vraiment pour moi la norme. Ça me paraissait tout à fait normal. Et... C'est peut-être un peu bête de dire ça, mais en fait ils m'apportent un peu une part de bonheur du côté de leur innocence, ou de leur pureté. Je trouve ça vraiment très agréable.

Mirza – T'as toujours eu cette envie de bosser avec des enfants ?

Mathilde – Toujours. Déjà je m'occupais de mes petits cousins, quand j'étais plus petite, des choses comme ça que beaucoup ont fait, mais... Qui pour moi, m'ont toujours donné envie de travailler avec eux sur le long terme.

Mirza – Est-ce que tu as des passions, des hobbies ? Passion, c'est un terme un peu fort. Peut-être des hobbies, des choses que...

Mathilde – J'ai des passions (rires).

Mirza – Ouais ? Qu'est-ce que c'est tes passions ?

Mathilde J'aime énormément le sport – en solitaire par contre – parce que j'aime dépasser mes limites. C'est une chose que j'ai découvert il n'y a pas très longtemps, peut-être il y a deux ans. C'était donc pas longtemps avant le Covid, et... Quelque chose que j'aime beaucoup aussi faire dans tout ce qui est hobby, c'est les jeux de société. Parce que j'aime partager des moments agréables, tout simplement et... Aussi, j'aime beaucoup écrire. Des choses personnelles ou même... Un truc tout bête, faire des devoirs, écrire des synthèses, j'adore ça.

Mirza – D'accord. Et quand tu écris des choses personnelles, c'est des histoires, un journal intime ?

Mathilde – Ça dépend. C'est par périodes. On va dire que plus jeune oui j'écrivais beaucoup d'histoires avec des... Justement pas en tant que protagoniste, mais en tant que... Comment on dit déjà, de la narration, du narratif... Je sais plus le terme exact. Et plus le temps passait, plus j'écrivais des choses plus personnelles. Pas non plus jusqu'au point que ce soit un journal intime, parce que j'ai toujours trouvé ça un peu kitsch (rires), mais... Des sentiments que j'avais, des questions que je me posais, etc. Que j'écrivais sur papier, que je relisais même des années plus tard, que je relis encore. Hier encore, j'ai relu d'ailleurs. Et puis, ça me permet de voir mon évolution.

Mirza – Et comment tu te sens quand tu te relis ?

Mathilde – Ça dépend, ça peut être... Ça peut me donner envie de rire, ça peut me donner envie de pleurer, très souvent. Parce que j'ai pas eu une adolescence classique, j'ai envie de dire, et... Non c'est plutôt... Disons que si je devais donner un titre à tout ce que j'ai écrit, on appellerait ça "Les Dents de Scie", parce que les émotions sont vraiment... Vont tout en haut puis tout en bas, c'est assez marrant au final.

Mirza – Et je reviens au sport. Comment tu te sens quand tu fais du sport, justement quand tu te dépasses.

Mathilde – J'ai beaucoup de mal à m'y mettre, comme quasiment tous les jeunes, je crois (rires), mais... Quand je suis dedans – donc c'est souvent avec la musique à fond, des choses comme ça – je me sens bien, dans le sens où... Je me dépense et je pense plus à rien. Et ça, c'est vraiment un truc qui me fait un bien fou.

Mirza – Et... Est-ce que tu peux nous parler un peu de tes études ? Comment ça s'est passé avant le Covid... Maintenant...

Mathilde – Les études juste universitaires, ou même avant ?

Mirza – Universitaires.

Mathilde Les études universitaires se sont très bien passées, en tout cas au niveau scolaire. La preuve si besoin, je t'expliquerai un peu plus après, mais... Je suis passée d'une moyenne de 10 à une moyenne de 17. Parce qu'en fait, je me suis sentie bien... J'ai trouvé quelques personnes, surtout deux personnes qui m'ont beaucoup soutenue. C'était plutôt un soutien mutuel j'ai envie de dire, et... La transition a été facile. Beaucoup de personnes me disaient : "tu vas voir, l'université ça va être compliqué, etc." Personnellement, j'ai adoré. Ça m'a énormément poussé à me développer moi, à prendre confiance en moi parce que je me suis dit : "cette fois-ci c'est fini, tu fais toute seule." T'as de l'aide, puisqu'on va s'entraider entre étudiants, c'est sûr. Mais je voulais vraiment réussir à trouver la force en moi de faire les choses. Je sais pas si c'est assez compréhensible.

Mirza – Si, bien sûr. Et tu l'as trouvée ?

Mathilde – Je crois que oui. J'ai une petite baisse de moral (rires), avec le Covid, mais... Mais oui, j'ai trouvé ma voie qui d'ailleurs est différente de ce que je pensais de base. Donc voilà.

Mirza – Et est-ce que tu peux nous parler des problèmes psychologiques que tu as pu vivre ?

Mathilde – Est-ce que tu veux que je te raconte l'histoire ou pas ?

Mirza – Quand est-ce que ça a commencé ?

Mathilde – Ça a commencé... Officieusement, on va dire quand j'étais en quatrième, donc quand j'avais 13 ans. Enfin, même avant. Mais officiellement, j'ai explosé... Quand j'avais 16 ans, tout est sorti à mes 16 ans en fait. J'ai tout déballé à mes parents d'un seul coup, à mon frère et ma sœur, où... J'ai pris conscience surtout, de ce qui s'était passé et du fait que ce n'était pas une crise d'adolescence que je faisais, mais que c'était bien plus grave que ça.

Mirza – Tu peux... Tu peux nous le raconter mais comme tu veux, s'il y a des choses que tu veux pas dire...

Mathilde – Non, sincèrement moi y a aucun souci, tant que c'est pas écrit sous mon prénom ça me dérange pas, j'ai envie de dire. J'ai été victime d'abus sexuels. J'ai été violée littéralement deux fois. Une fois... Dont je me souviens, par des inconnus... J'étais en quatrième. Et la seconde fois, c'était juste avant que j'explose, quand j'étais en seconde en fait. Donc, et le jour où ça m'est arrivé une deuxième fois, donc... C'est comme, si tu veux – je pense t'as peut-être déjà entendu parler de ça – mais... Quand tu subis quelque chose comme ça, soit tu vas tout faire pour le sortir, soit tu vas l'intérioriser quitte jusqu'à essayer de l'oublier. Et je sais que quand ça m'est arrivé une seconde fois, donc c'était en plus dans mon quartier – ce qui explique pourquoi je veux partir – tout est sorti. J'ai même eu des choses que j'avais intériorisées de mon enfance qui sont ressorties. Où j'ai compris bien plus tard qu'en fait j'avais aussi subi... En fait j'ai appris, par des souvenirs qui sont remontés petit à petit que j'avais aussi plus jeune des... Des abus...

Mirza – Qu'est-ce qui t'a donné la force de t'exprimer, de parler ? C'est quelque chose que t'a puisé en toi ?

Mathilde La première fois que j'en ai parlé, non, pas du tout. C'était un ras-le-bol, dans le sens où... J'avais 16 ans, donc pour mes parents j'étais en pleine crise d'adolescence. Tu vois un peu le truc gothique, la fille qui se met en mode cheveux noirs, cheveux coupés ? Enfin voilà, c'est un peu ce que j'ai fait, donc mes parents se posaient pas de questions. Donc c'est vrai qu'ils s'en sont beaucoup voulu, mais ça c'est encore un autre sujet, et... C'est vraiment, je me souviens encore pour te dire, j'étais dans la cuisine, je me suis effondrée par terre puisque mon père m'avait fait une remarque de trop et je lui dis : "fous-moi la paix, je me suis fait violer quand même !". C'est vrai que ça... Même moi, je pensais pas le dire. Parce qu'en le disant, c'est là où tu comprends que... Oui, il y a eu un truc, et tu comprends beaucoup de choses derrière, donc ça a été assez long à admettre pour moi comme pour ma famille. Et c'est... J'ai réussi à en parler à mon médecin, en fait, quelques mois plus tard et c'est elle qui m'a dirigé vers une psy, qui m'a ensuite dirigée vers un psychiatre. Au total, j'ai fait peut-être sept psychologues avant de trouver la bonne - parce que oui, il faut trouver la bonne - et c'est en partie grâce à elle que j'ai surmonté les épreuves.

Mirza – D'accord. Et tu peux nous décrire un peu ton parcours de soins, t'as vu des psychologues, plusieurs psychologues jusqu'à trouver la bonne ?

Mathilde – Pendant un an, j'ai fait sept psychologues différents.

Mirza – Une fois que tu avais trouvé la bonne, qu'est-ce qui t'a vraiment aidé, est-ce que c'est le traitement ? Est-ce que c'est le dialogue, la thérapie ?

Mathilde – Je dirais un peu des deux parce que les traitements limitaient les crises, parce que je faisais beaucoup de crises à l'époque. Des crises de panique, des crises de peur quand on me touchait... Mon père et mon frère ne pouvaient plus me prendre dans les bras. Si mon père ou mon frère me touchaient, je hurlais. Et ça a duré trois ans. C'est très long trois ans, quand tu sais pas quand ça finit, surtout pour eux, je pense. Même encore des fois actuellement, il y a des périodes de l'année - là par exemple cette période-là de l'année actuellement - mon père sait qu'il ne peut pas me prendre dans les bras etc. parce que je ne peux pas, c'est pas possible. Par rapport à tout ce qui était psychologue, ce qui m'a aidé c'est des médicaments, c'était de l'anti-dépression, somnifères parce que je ne dormais pas, parce que dormir signifiait cauchemar. Et d'autres choses aussi. Et sincèrement, j'ai fait au total sept... J'ai fait de la thérapie jusqu'à 2019. Je la vois de temps en temps mais c'est plus par sympathie qu'autre chose, et ça m'a beaucoup aidé parce qu'elle m'a aidé à m'exprimer. Le genre de choses que je n'ai jamais appris à faire. Et ce que je fais actuellement, j'aurais jamais pu le faire.

Mirza – Tu m'as parlé d'ochlophobie et d'haptophobie, donc de peur de la foule et de peur du contact. Quand est-ce que tu as développé ces peurs ? Est-ce que tu peux nous en parler en général ? Comment tu te sens ?

Mathilde – Je ne me souviens pas exactement comment je l'ai développé, mais je sais qu'avant même d'en parler... De dire ce qui s'était passé à mes parents. C'est déjà le cas. Comme j'ai expliqué un peu, je... Même mes parents, même mon père ou mon frère, donc des hommes, je ne pouvais pas supporter qu'on me touche. Donc famille, inconnus, etc. Et l'agoraphobie - enfin, plutôt la... L'ochlophobie, ça s'est déclenché quasiment direct. En sachant que moi, j'étais dans un très gros lycée, c'était un... C'est dans le 17ème, c'est un mélange de lycée, collège et prépa, donc y avait plus de deux mille étudiants... C'est quand même assez gros. Ça fait pas comme... Je te l'ai expliqué, j'ai carrément arrêté quoi, à cause de ça, parce que je supportais pas la foule. Je supportais pas d'aller en cours etc., je supportais pas quelqu'un soit dans mon dos, dans une salle de classe. Le nombre de fois où, tu sais on pique un peu avec le stylo pour demander un truc, moi je... Je hurlais parce que je ne pouvais pas... Donc oui, ça s'est déclenché très, très rapidement après les agressions.

Mirza – Et aujourd'hui, comment tu te sens par rapport à ça, est-ce que t'as encore ces peurs de la foule, du contact ?

Mathilde C'est par période. Disons que... Plus le temps passe, moins c'est le cas. Après, quand je suis touchée, je ne supporte pas qu'un inconnu me touche. Donc, je t'avouerai que j'évite les métros bondés en plein été, parce que... Avoir la peau qui soit collée, je peux pas. Mais je sais que, par exemple les hommes, avant que je sois avec mon compagnon – qui est d'ailleurs mon seul compagnon que j'aie jamais eu – si un homme essayait de me toucher, je hurlais. Lui par exemple, c'est la seule et unique personne, j'ai jamais hurlé. C'est pour ça que... Je me suis un peu posé la question. Enfin bon... Mais oui, c'est... Donc ça s'est beaucoup développé. Ça a... En même temps ça fait dix ans, que je me suis fait agresser pour la... Enfin, que je me souviens de m'être fait agresser pour la première fois, mais... Par exemple cette période de l'année, où là, la semaine prochaine, ça va faire dix ans officiellement, je suis beaucoup moins dans le contact physique. Si j'ai... C'est beaucoup plus dur. Donc en fait, si j'essaie de faire la femme forte et quand je suis dans les transports, continuellement bon déjà je vais avoir les écouteurs à fond parce que je veux pas entendre les gens parler, mais... Continuellement, ça va être : "lève la tête, marche droite, lève la tête, marche droite, lève la tête, marche droite." Parce que je sais très bien que... C'est débile, mais quand on a vécu ce genre de choses on va se recroqueviller sur soi-même, physiquement aussi bien que mentalement, et on devient une proie. Ou les agresseurs potentiels vont le voir. Il y a une fois, je me souviens, j'étais... Je devais attendre ma mère, j'avais peut-être 18 ans – c'était y a pas si longtemps – j'étais devant un McDo, j'étais sur mon téléphone et ma mère qui était de l'autre côté du trottoir, qui arrivait, voit un homme qui s'arrête devant moi et qui me scanne de haut en bas et qui commence à se lécher les lèvres. Donc tu te dis ouais, en fait c'est à l'intérieur de toi donc malheureusement, si tu ne fais pas un travail sur toi, perpétuel, tu auras toujours ce physique de victime. Ce que je trouve horrible à dire parce que je ne veux pas être considérée comme une victime, mais c'est le cas. Donc voilà.

Mirza – Je voulais te demander comment tu fais, si tu as des stratégies. Mais tu me dis "lève la tête", tout ça c'est tes stratégies...

Mathilde – Oui c'est ça, ce sont des stratégies. Mais vraiment. Et je... C'est des stratégies que j'ai développées avec ma psychologue, très clairement, et avec ma sœur. Parce que ma sœur, elle, elle est plutôt... On va dire ‘lionne’ (rires), dans le sens où ma sœur est plus grande que moi en taille, et elle a toujours été très fière, dans son allure etc. Donc moi j'étais derrière, recroquevillée un peu comme... Bah elle me cachait en fait ! Quand je rencontre des inconnus, jusqu'à il y a pas si longtemps – ça m'arrive encore des fois – si je suis avec quelqu'un que je connais, je vais me cacher derrière cette personne. Je vais le tenir discrètement, mais je ne... En fait je vais essayer de me protéger. Me... Voilà donc oui, ce sont des stratégies que j'essaye de développer, et une stratégie que je fais toujours – ça c'est avec mon père que j'ai pu la développer, parce que lui il a... il a eu un autre type d'enfance, mais pas non plus très agréable – c'est qu'il m'a appris la politique des petits pas. Donc en fait... Et c'est comme ça que j'ai pu avancer, tout simplement dans ma vie, parce que je me suis dit "OK". Au début, on va dire "ouais, j'ai encore tout ça à faire. C'est énorme. C'est une montagne !" Et en fait j'ai compris que... Bah, j'ai diminué les médicaments. J'ai réussi à parler à quelqu'un. J'ai fait ça, j'ai fait ci et c'est comme ça en fait, c'est vraiment à petits pas, plus le fait de me répéter tous les matins devant la glace, même tous les soirs, que j'ai pu contrôler – parce que je dirais pas qu'elles ont disparu – mais contrôler mes phobies.

Mirza – D’accord. Et il y a des façons que tu trouvais de t'exprimer, autre que la parole ? Tu parlais de ce journal, où t'écrivait des choses.

Mathilde Il y avait deux choses que je faisais : le journal, que personne... Y a qu'une seule personne maintenant qui l'a lu, qui est mon petit copain actuellement – qui est d'ailleurs mon seul et unique petit copain que j'aie jamais eu, bon c'est un peu logique – il l'a lu au bout de trois ans de relation, et... J'écrivais beaucoup, beaucoup, beaucoup, même beaucoup trop. J'ai même... Y a des feuilles que je brûlais peut-être plus symboliquement parce que je me suis dit qu'en les brulant, ça allait disparaître, et en me scarifiant aussi. C'est une manière que j'ai trouvée pour apaiser la douleur, ou pour avoir une autre douleur que celle que j'avais.

Mirza – Et autour de toi, est-ce que t'as trouvé d'autres soutiens, des amis ou dans la famille ?

Mathilde Comme je t'ai dit au début, j'ai une famille chaleureuse. Je suis encore chez mes parents, c'est aussi à cause des études, mais aussi à cause de ça. J'ai toujours été... Ma sœur elle a... On a que quatre ans de différence, on a toujours été dans la même chambre, donc c'est vrai qu'elle quand elle l'a appris, ça a été un choc parce qu'elle s'est dit qu'elle n'avait rien vu venir. Et... Donc avec ma sœur, ça nous a énormément rapprochées, dans le sens où – même avec mon grand frère aussi – on avait une relation beaucoup plus... On a appris à discuter en fait. On a compris après cet événement qu'il fallait qu'on parle entre nous, et c'est quelque chose – même s'ils sont partis de la maison maintenant - c'est quelque chose qu'on a toujours. J'en suis très heureuse. Et j'ai aussi eu mes parents. Il y a deux de mes tantes qui sont au courant de toute l'histoire, donc qui... Qui m'ont aidée, si je puis dire (rires) c'est un peu compliqué. Et une personne aussi qui m'a énormément aidée, c'est... Bah celle que je considère comme ma meilleure amie actuellement, que j'ai rencontrée un an après avoir dit aux parents ce qui s'était passé. Ça fait plus de six ans qu'on se connaît et... Et c'est tout l'inverse de moi. Elle a un sale vécu aussi par votre, et... Elle m'a montré comment montrer les dents. Comment reprendre confiance en moi, comment... En fait comment dire "non". Je le dois à elle et à ma psychologue, ça franchement, puisque sinon je pourrais pas dire "non", c'était... C'est pas possible.

Mirza – D'accord. Et comment est-ce que t'a affectée ensuite au cours de tes études... Pendant tes études, est-ce qu'il y a des moments où tu as senti particulièrement que ça revenait ?

Mathilde – Oui. J'ai... D'abord avant la fac ce qu'il faut savoir c'est que j'ai fait cinq ans de lycée à cause de ça. J'ai redoublé en seconde, puis en terminale, enfin voilà... Parce que je ne fichais plus rien. J'ai arrêté l'école pendant huit mois. Et... Donc c'est vrai que ça a été pour moi une période... Mes cinq ans de lycée, ça a été, je crois, la période la plus longue et la plus dure que j'ai vécue. Je me sentais vraiment très seule, parce qu'il y avait d'abord le fait que personne n'était au courant, puis après le fait que j'étais sous antidépresseurs. Quand t'as 16 ans, 17 ans, t'es sous antidépresseurs, et à côté tu vois tes copains – entre guillemets copains – faire la fête... Oui, bon je pouvais pas sortir, j'arrivais pas à sortir, j'arrivais pas à voir du monde, j'arrivais à peine à aller à l'école, et ça a été très, très dur... Et le jour où je me suis dit "t'as envie de continuer tes études, t'as envie de faire tel métier" – donc à l'époque, je voulais faire enseignante – je me suis dit "il faut que t'ailles à la fac". Sauf qu'à la fac c'est pas la même chose, on est pas 30 par classe. Et... Je me suis fait, comment dire... Je me suis foutu un coup de pied au cul (rires). Parce que j'avais quand même 19 ans. 19 ans au lycée c'est très long quand on est de 97, c'est pas la même mentalité (rires), et... Je me suis dit en fait "ça passe ou ça casse". Donc je me suis inscrite à trois, quatre universités, j'ai été prise à ce qui était Descartes à l'époque, et je me suis lancé le défi d'aller toute seule une première fois à la fac avant que les cours reprennent. Pour voir aussi un peu, pour tâter le terrain, on va pas se mentir. Et donc quand j'y suis allée, bah... Je me suis... Je sais pas si tu vois en fait, la... Donc j'étais à Boulogne à l'époque, les amphis sont en sous-sol. Donc... Y a un assez grand hall, on va dire, avec deux trois tables, etc. en tout cas c'était comme ça à ce moment-là, je me suis effondrée en plein milieu du truc quand il y avait tous les gens qui sortaient à un moment donné de l'amphi, enfin des bibliothèques – puisqu'il y avait beaucoup de monde pour un mois de juillet d'ailleurs – et... Mais vraiment, je me suis effondrée par terre, au point que ce sont deux profs qui sont venus me soulever parce que je ne pouvais plus bouger - je ne connaissais personne ! Du coup j'ai tapé, parce qu'on me touchait et je ne voulais pas qu'on me touche (rires). Et qui ont dû appeler mes parents. Quand t'as 19 ans, que ton papa ta maman viennent te chercher à la fac, c'était pas terrible. C'était pas une très bonne première impression, ce que je veux dire. La fac m'a fait vraiment peur. Ce qui s'est passé, c'est que le jour de la rentrée, je ne voulais pas y aller. Je voulais tout arrêter etc. Et ma meilleure amie m'a dit : "on va y aller ensemble". Je ne sais pas comment elle a fait, mais elle est rentrée avec moi et elle est restée avec moi une semaine entière à la fac sans que les profs grillent rien (rires).

Mirza – C'est génial !

Mathilde Et sincèrement sans elle, je pense que j'aurais pas pu y aller. Elle m'a énormément aidée là-dessus. Fallait bien qu'après elle aille à sa fac, parce qu'elle reprenait une semaine après moi, elle, et... Donc après j'ai réussi à trouver une autre personne qui... Que je côtoie toujours, même si maintenant elle n'est plus avec moi en master, elle est autre part maintenant. Qui... Qui elle en fait c'était tout l'inverse de ma meilleure amie, dans le sens où elle venait d'arriver à Paris. Elle avait sauté deux classes. Donc c'était une petite... Enfin pour moi, c'était un petit bout de chou de 17 ans qui se pointait de la campagne du côté de Nice, à Paris, toute seule, sans personne, et qui était... Qui était très crédule. Et en fait je me suis vue à travers elle, je me suis dit "elle va se faire bouffer. C'est pas possible, si je l'aide pas elle va se faire bouffer", et effectivement, le premier jour où on à discuté, c'est parce qu'en fait on prenait le métro... On prenait le métro ensemble, sur la même branche, et j'ai vu... J'ai vu un gars l'approcher et essayer de la toucher. J'ai pété un câble, je suis intervenue et je lui ai dit en fait... Je sais plus ce que j'ai dit (rires). Voilà, je l'ai défendue parce que je... Je pouvais pas ! Et c'est vraiment... C'est en m'occupant d'elle pendant deux ans – à un moment donné ça allait un peu mieux – mais pendant deux ans, je lui ai appris comment c'était Paris, ce qu'il fallait faire, ce qu'il fallait pas faire. Parce que le nombre de fois où elle se faisait suivre par des gars... Voilà. Et c'est vraiment en m'occupant d'elle que j'ai réussi, je pense, à surmonter les choses. Elle m'a apporté beaucoup de choses au niveau des cours. C'est une tête – on s'en doute (rires). Elle m'a appris à comment mieux gérer le temps, etc. Comment aussi mieux gérer mes émotions à l'oral, parce que faire un oral c'était compliqué, on va pas se mentir (rires). Je me souviens d'une fois, c'était en cours d'anglais, la première année, je suis partie en plein milieu de l'oral. Je les ai plantés en plein milieu de l'oral parce que je commençais à faire une crise. J'étais paniquée, etc. Mais voilà, je pense que oui, c'est... Si j'ai pu surmonter les choses, en fait, c'est vraiment grâce à ceux qui m'entourent.

Mirza – Mais t'as l'air quand même d'avoir une force en toi. Ce truc de se lancer des défis et tout, c'est assez remarquable aussi, je trouve.

Mathilde – C'est gentil (rires). J'ai pu le faire parce que... Je sais pas trop pourquoi, j'étais... J'ai toujours eu un caractère effacé, etc. Mais je pense que c'est justement en ayant... En étant plus grande que mes camarades au lycée.. Le fait d'avoir deux ans de différence, sincèrement, quand on est jeune, ça change énormément. Et le fait d'avoir eu mon vécu, je sais qu'on m'a toujours dit même actuellement, on m'a dit que j'étais mature pour mon âge. Donc déjà à 16 ans, je ne pensais pas comme les autres – enfin, à ce qui parait. Et je pense que c'est ça qui m'a permis de... Bah d'avoir plus confiance en moi. C'est que j'ai toujours voulu protéger les autres. Dès qu'il s'agissait de moi, on peut me faire tout mal que tu veux, j'en ai plus rien à faire. Mon corps a déjà été souillé. Mon mental... J'ai déjà tout perdu une fois, je peux le reperdre une deuxième fois, je sais que je remonterai la pente. Mais je sais que quand... C'est pour ça que je travaille avec des enfants, en fait, c'est que... Quand j'ai quelque chose à protéger, ça va m'aider à prendre confiance en moi.

Mirza – C'est très beau... Et tu me disais, par rapport aux amphithéâtres, quand tu es dans un amphi où il y a du monde, où est-ce que tu t'assieds ?

Mathilde – C'est quelque chose que je n'avais jamais connu, puisque avec le lycée on est deux par deux, entre guillemets. Mais à la fac, c'est le jour où on est dans un amphi pour la première fois – d'ailleurs c'était même pas pour un cours c'était pour autre chose, je sais plus c'était pour quoi mais enfin bon c'est pas grave. Je ne peux pas être au milieu. Même encore actuellement, je ne peux pas. Il faut que je sois en bout, ou peut-être à un siège du bout parce que j'ai besoin de sortir. S'il y a besoin, j'ai besoin d'avoir... Me dire que j'ai une porte de sortie. C'est lié d'ailleurs à tout ce qui est agoraphobie dans le sens où... On a peur de la foule dans le sens où on a peur de pas avoir de sortie, d'avoir de... Pas de liberté, mais de... De porte de sortie.

Mirza – D’accord. Et quand le confinement est arrivé, le Covid etc., est-ce que là il y a eu quelque chose de particulier au niveau de ta santé mentale ?

Mathilde – Oui. Y a eu... En fait comme je t'ai un peu expliqué, moi ce qui me fait peur c'est la foule. Donc c'est vrai qu’avec le Covid, je voyais plus que mes parents. Et c'est aussi tout ce qui est lié à être touchée. Et donc, en fait, ce qui s'est passé, c'est que... Quand il y a eu le Covid – donc c'était en mars l'année dernière – c'était vraiment la période où il se passait pas grand chose dans ma vie parce que c'était pendant les partiels, ça se passait plutôt bien et ça se passe plutôt bien avec mon copain, mes parents, voilà... Tout allait bien. Et le Covid a fait qu'en fait j'ai coupé tous les liens sociaux que j'avais, en dehors de ma famille. Et ça a été un choc, dans le sens où quand j'ai vu que je ne pouvais plus voir mes proches, j'ai pété un câble. J'ai pété un câble parce que comme je t'ai expliqué juste avant, c'est d'eux en fait dont j'arrive à puiser ma force. Et je peux pas puiser la force que dans mes parents, parce que je vais les détruire sinon (rires). Et donc le Covid, le fait que je ne puisse plus voir personne, ça a été extrêmement dur. Je ne suis pas sortie pendant trois semaines, j'ai pas mis un pied dehors les trois premières semaines et le jour où j'ai remis un pied dehors, j'ai accompagné ma mère faire des courses, un truc comme ça, je crois. Le fait de revoir du monde, ça a aussi été très douloureux, dans le sens où... Tu sais c'est l'époque où les gens se fuyaient un peu, dès que quelqu'un toussait tu reculais de peur. Personnellement moi non, voilà. J'ai chopé le Covid après (rires). Mais... De voir les gens qui te dévisagent, ça m'a ramené en arrière. Et c'est ça qui a été dur aussi. D'un côté, c'est de perdre les liens sociaux ce que j'avais, et de l'autre c'était de retrouver les liens sociaux. C'est un peu paradoxal, mais en fait pour moi c'était vraiment deux univers différents, entre mes amis et les inconnus je fais vraiment une différence. Donc oui, je pense que le Covid a pas mal aggravé la situation et encore aujourd'hui, je le subis. Parce que là ça fait un an que je suis pas allé à la fac, et j'ai fait que trois jours à la fac depuis, et... Ne pas avoir pu créer de nouveaux liens, ça m'a enfermée sur ceux que j'avais déjà – donc j'en ai perdu entre temps en plus - et je me suis sentie vraiment très seule. Et donc je me suis posé la question d'ailleurs, que j'avais écrit y a pas longtemps dans mon carnet : "est-ce que j'ai vraiment peur de la foule, ou est-ce que j'ai peur que des étrangers ?" Et c'est là en fait où j'ai essayé justement de trouver... Comprendre ce qui se passe. Parce que pour moi, c'était pas normal. Je me suis dit "cool, je vais rester à la maison, je vais être tranquille. Y a personne qui va m'embêter, je vais être bien", et en fait non...

Mirza – D’accord. Où est-ce que t'as trouvé des forces pendant cette période, justement ? Peut-être ton copain ?

Mathilde – Pas trop, dans le sens où il n'était pas avec moi (rires). Il habite dans le 95, moi j'étais avec mes parents, parce que le jour où c'est tombé j'étais chez mes parents. Donc voilà... Et ça a été compliqué de son côté, dans son métier, mais ce qui m'a vraiment aidé si tu veux c'est le sport. Comme je t'ai dit, j'ai découvert le sport, vraiment... Là je me suis remise au sport, c'était en janvier de l'année 2020. Donc je commençais déjà sur une bonne lancée. Et je faisais plus que ça. Je révisais plus, je travaillais plus, je parlais que à mes parents et je ne faisais que du sport. Ça ne voit plus parce que j'ai perdu (rires), mais c'est vraiment comme ça en fait que je me suis défoulée. C'est.. Vu que je ne pouvais pas sortir, boire, jouer... Faire les trucs que font beaucoup de jeunes, je me suis défoulée là-dedans.

Mirza – C'est cool. Et quand tu disais "pratique sportive solitaire", c'est quoi ? C'est genre de la musculation, tu cours ?

Mathilde – Non, courir je peux pas. J'ai pas de cardio (rires). En vrai courir je peux pas parce que j'ai l'impression de fuir quelque chose. Je sais pas si tu vois ce que je veux dire. Surtout dehors, je vais me dire "les gens ils me suivent". Une psychopathe, vraiment je suis complètement folle dans ces moments-là (rires). Je l'ai fait deux trois fois avec ma mère parce qu'elle c'est une grande coureuse.

Mirza – C'est plus à la maison, du yoga ou ce genre de choses ?

Mathilde – Oui à la maison, ça peut être du fitness, de la musculation... De plus en plus, et... Un peu de yoga c'est vrai, mais j'ai plus commencé à m'y mettre plus récemment. Le fait que ça fasse un an qu'on soit enfermés, c'est là où je me suis dit "on va se faire des petites pauses". C'est assez pratique. Ça m'aide aussi à canaliser mes peurs.

Mirza – C’est intéressant. Merci. Je pense qu'on a fait un peu le tour. Mais tu parlais de l'écriture. Est-ce qu'il y a de la littérature, est-ce que tu aimes lire aussi ?

Mathilde Alors j'adore lire, sauf que depuis je suis à la fac je n'ai plus le temps de lire (rires). À part des articles scientifiques. Je ne lis plus rien.

Mirza – C'est intéressant. Pourquoi des articles scientifiques ?

Mathilde – Parce que c'est les profs qui nous donnent que ça (rires).

Mirza – Ah ok, je pensais sur le Covid (rires).

Mathilde – Non non, j'en ai lu quelques uns mais c'est plutôt "scientifiques" dans le sens "universitaires". Non c'est vraiment que j'ai plus le temps. Donc c'est quand je suis en vacances, mes deux mois de vacances – enfin plutôt mon mois de vacances parce que je travaille le reste – j'enchaîne les bouquins littéraires. Ça peut être vraiment de tout. J'aime beaucoup tout ce qui est... Pas science-fiction mais plutôt le style fantastique. En fait bah, ce qui fait sortir de ton univers. Et aussi j'aime beaucoup les thrillers. J'aime bien avoir peur. En fait j'aime bien avoir une bonne raison d'avoir peur, c'est plutôt ça (rires).

Mirza – Ok. Est-ce qu'il y a un mot que tu veux ajouter en général sur les étudiants qui souffrent de troubles de santé mentale ou de détresse psychologique, ou ce genre de choses ?

Mathilde – C'est un peu ce qu'on avait dit tout à l'heure, en discutant. Comment dire... Faut pas en avoir peur. Dans le sens où ils ne sont pas si différents. Mais il ne faut pas, de mon point de vue il ne faut pas non plus essayer de dire "je comprends ce que tu ressens". Parce que c'est pas le cas, très clairement. Il faut être là pour les écouter quand ils en ont besoin. Il faut que eux aussi arrivent à parler, ce qui est très dur ! Parce qu'ils ont tous une histoire différente. Mais il faut... Même si... Tant qu'on n'a pas trouvé quelqu'un, il faut se forcer - parce qu'il faut vraiment se forcer - à trouver une personne avec qui on peut discuter.

Mirza – Très bien. Et une dernière question alors, est-ce que ce que tu peux me dire, ce que tu voudrais faire une fois que t'as obtenu ton diplôme ?

Mathilde – (rires) Donc les enfants c'est mort. C'est à cause des parents que je peux plus, les enfants... Vraiment les parents m'ont dégoûtée des gamins. C'est leur progéniture, et "t'as tort, ils ont raison" quoi. Enfin bon, j'ai du mal à comprendre. Sinon... Non, ce que j'envisage de faire c'est plutôt toujours dans l'enseignement, mais l'enseignement pour les adultes. Où euh.. En fait j'hésitais entre aller vers des personnes étrangères qui ont besoin de... D'aide. Donc finalement, j'ai pas pris cette voie, je me dirige plus vers les entreprises. Pour les aider à créer des formations pour qu'ils soient plus polyvalents, ou même pour des formations plus psychologiques. Pour le moment j'attends de trouver une entreprise qui me prenne, tout simplement.

Mirza – Super. Merci beaucoup Mathilde.

Mathilde – Je t'en prie.

Mirza – Oui, tu veux ajouter quelque chose ?

Mathilde – Oui, un truc par rapport... Quand tu me parlais des difficultés avec le Covid et tout. Y a quelque chose qui s'est passé pendant le Covid qui a été... Qui a été une attaque, entre guillemets, dans le sens où... Peu de temps après que le Covid soit terminé – enfin, que la première partie du Covid soit terminée, quand on a commencé à reprendre une vie pseudo-normale – il faut savoir que moi, je me suis faite agresser que dans mon quartier. J'ai revu le gars. J'ai revu le gars qui traînait devant un parc, avec des gamins. Et... en revoyant le mec, j'ai rien pu faire. Et c'est ça que je voulais rajouter par rapport au fait que... Le dernier mot de la fin, que tu m'as proposé de dire. C'est pas parce qu'on ne peut rien faire qu'il faut se dire que c'est de sa faute. C'est tout à fait normal, si tu revois quelqu'un qui t'a agressée ou quelqu'un qui a provoqué ton mal-être, de ne pas pouvoir réagir. Et ça, j'ai mis... Même encore actuellement j'ai du mal à admettre que je n'ai pas réagi, et je sais que ça va mettre longtemps avant de comprendre que ce n'était pas de ma faute, ce qui m'est arrivé, et que c'est pas de ma faute si j'ai pas su, bah dire : "c'est lui ! Attrapez-le !". Voilà.

Mirza – Merci.

Mathilde – Je t'en prie.

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« On se sent pas légitime. En fait, on a toujours l'impression que ce qu'on a, c'est moins grave que ce que d'autres ont, et que du coup, ça vaut pas le coup de demander de l'aide. En fait, ça c'est jamais vrai. À partir du moment où ce qu'on ressent, on a l'impression que ça nous embête, il faut en parler. Il faut chercher de l'aide. [...] Il n'y a pas besoin de plus. Il ne faut pas attendre de se scarifier, il ne faut pas attendre d'avoir des idées suicidaires pour demander de l'aide, parce que là c'est beaucoup plus difficile ».

Pauline, 24 ans, est étudiante en médecine et lesbienne. Elle vient de finir sa sixième année d’études et se prépare à débuter son internat. À partir de la fin de sa cinquième année, elle a commencé à souffrir de dépression. « [...] au début [...] j'avais du mal un peu à me motiver à travailler. [...] À partir de mi-novembre de ma sixième année, ça a commencé à être très, très régulier. Je pleurais beaucoup, beaucoup, tous les jours. Je n'arrivais pas à identifier pourquoi, je me sentais juste, très, très triste. Très, très triste. J'avais énormément de mal à me concentrer. [...] J'arrivais plus à sortir du lit, j'arrivais plus à trouver de l'intérêt, de la motivation à ce que je faisais. Et je pense que ça, c'était vraiment le pire. Décembre-janvier je pense que ça a vraiment été la période la plus difficile, où je me réveillais et je savais même pas pourquoi je me réveillais ».

Pour soigner sa dépression, elle a réussi à trouver du soutien auprès d’une psychiatre. « [...] ça a commencé à aller mieux quand... Un moment je me suis dit "je vais pas m'en sortir toute seule". [...] la chance que j'ai eue c'est que j'ai une amie qui a vécu un petit peu la même chose que moi, mais avant moi, et qui du coup a eu ces étapes de réflexion [...] Et elle, elle a été chercher un soutien, parce que la faculté nous propose des consultations de prévention avec des psychiatres qu'on contacte par mail [...] elle avait déjà fait le chemin avant moi, et je pense que de voir qu'elle a fait ce chemin-là et que ça l'avait aidée, ça m'a permis à moi de me dire "bah j'ai le droit aussi de faire ce chemin-là. J'ai le droit d'aller demander de l'aide". [...] Et j'ai eu la chance de tomber sur une psychiatre vraiment, vraiment super. Je pense que c'est exactement la personne dont j'avais besoin à ce moment-là. » Sa famille, sa copine ainsi que ses activités extra-universitaires – et en particulier le chant (« quand je chante [...] Je pense à rien, je vis juste l'instant présent. Je pense que ça fait partie des moments où je suis le plus en contact avec mes émotions. ») – ont également été très importants pour elle, ainsi que son stage récent à la PASS (Permanence d'accès aux soins de santé) de l’Hôtel-Dieu. « [...] c'est vrai que le fait de me lever pour aller quelque part, pour faire quelque chose que j'aime – parce qu'en fait j'aime vraiment ce que je fais, j'adore être au contact des patients et je me sens vraiment à ma place quand je fais ça – ça m'aidait à me lever. Clairement ça m'aidait à sortir du lit. [...] quand j'avais pas à penser à moi, quand j'étais pas repliée sur moi et que j'étais entre guillemets obligée d'interagir avec les gens, c'était plus facile. Parce que j'avais une raison de faire ce que je faisais. J'avais presque une obligation ».

Pauline souhaiterait « faire un internat de médecine générale ». « [...] la transversalité et le côté proche de la vie des gens et le suivi sur le long terme, c'est vraiment ce qui m'intéresse dans la médecine. ». À l’issue de ses études, elle aimerait exercer au contact des populations les plus fragiles. « [...] mon stage à la PASS... C'est des médecins généralistes qui travaillent là-bas, et j'ai vraiment adoré ce côté médecine sociale. Ce côté où on est confronté à des problèmes qui ne sont pas que de la médecine pure, et ça permet de se rendre compte que le soin c'est pas que de la médecine. C'est un tout en fait. [...] donc pourquoi pas travailler dans une structure comme ça ? ».

ENTRETIEN

Mirza – Bonjour Pauline.

Pauline – Bonjour.

Mirza – Est-ce que tu peux te présenter?

Pauline – Je suis Pauline, je suis une étudiante en médecine qui vient de finir sa sixième année. Donc j'ai fini le cycle qu'on appelle externat - c'est-à-dire mi-temps à l'hôpital et le reste du temps dans les bouquins - et du coup, là à la rentrée, je vais commencer mon internat - une formation à temps plein à l'hôpital.

Mirza – Est-ce que tu peux nous dire si tu vis dans une maison, un appartement... Comment tu décrirais tes conditions de vie ?

Pauline – Mes conditions de vie ? C'est assez mobile, on va dire, parce que j'ai un studio dans Paris, une chambre de bonne, typique de l'étudiant parisien sous les toits. Donc, je passe du temps là-bas, surtout quand je dois bosser et que j'ai besoin d'être un petit peu seule. Et en parallèle, je passe aussi pas mal de temps chez ma copine, qui habite aussi à Paris. La plupart des soirées, je suis chez elle, parfois le week-end, quand j'ai besoin d'une pause, et le troisième lieu où je passe régulièrement du temps, c'est chez mes parents. Je rentre régulièrement les week-ends parce qu'ils sont dans les Yvelines, donc très accessibles en transports.

Mirza – Donc t'es plutôt contente de tes conditions de vie ?

Pauline – Oui, oui, je pense que j'ai de la chance. J'ai pas du tout de problèmes d'espace, j'ai pas du tout de problème de lieu de vie, de difficulté... Là-dessus, j'ai de la chance.

Mirza – Est-ce que tu pourrais nous décrire une journée typique pendant tes études ?

Pauline – C'est assez classique - enfin, classique pour des étudiants en médecine – pendant 3 ans c'est à peu près tout le temps la même journée : donc tous les matins, on est à l'hôpital en stage, de... À peu près de 9h à 12h30, 13h. À l'hôpital, on s'occupe de nos patients, on apprend aussi. C'est aussi un lieu de formation donc on apprend certains gestes, on apprend certains types de prise en charge assez typiques du service où on est en stage. Et on tourne de stage tous les trois mois, sur trois ans ça nous permet de voir pas mal de services différents. Et l'après-midi, on travaille le côté théorique. Donc soit on a des cours à la fac, avec des profs ou des ED (cours d'études dirigées) interactifs, soit on travaille dans les bouquins, des fois à la BU et des fois à la maison, en fonction du type de travail. Globalement, jusqu'à 18-19h pour les petites journées et 20h30-21h quand on est motivée.

Mirza – C'est pas trop fatiguant ?

Pauline – C'est un rythme à prendre (rires), c'est un rythme à prendre. Et puis, on ne va pas se mentir, il y a des fois où on est très, très motivée jusqu'à 20h30 et on finit la journée, on est en pleine forme. Des fois, on a aussi des matinées à l'hôpital qui se terminent à 14h30 et du coup, faut prendre le rythme l'après-midi, à 18h on est crevée, on arrête la journée, et elle était un petit peu plus courte mais... Mais c'est vrai que c'est ça sur trois ans presque non-stop, donc il faut aussi savoir s'écouter un petit peu. Et quand il faut relâcher un peu la pression, faut essayer d'y arriver. C'est pas évident.

Mirza – Et qu'est-ce que tu fais pour relâcher la pression ?

Pauline Moi je suis musicienne depuis... Depuis très, très longtemps. Je pense que j'ai commencé avec le piano quand j'avais 6 ans, comme beaucoup d'enfants qui commencent la musique avec le piano. Et après, j'ai changé pour le violoncelle et le chant lyrique en même temps, quand je suis rentré en sixième, et je n'ai pas vraiment arrêté depuis – sauf pendant la première année de médecine où là, avec le concours à la fin de l'année, c'était vraiment trop intense. Donc j'ai tout arrêté. Ça m'a vraiment trop manqué, et du coup... J'avais plus le courage de reprendre le conservatoire après dans le supérieur, mais j'ai trouvé une super association à Paris, le Chœurs des Grandes Écoles, qui regroupe plein d'étudiants – en fait, c'est ça qui m'attirait. C'est qu'en fait, la faculté proposait un orchestre d'étudiants, mais c'étaient que des étudiants en médecine. Moi, je ne voulais pas parler de médecine pendant mes pauses (rires) et du coup, j'ai cherché une association inter-filières. Il y a le Chœurs et Orchestres des Grandes Écoles qui fait exactement ça. C'est des chœurs et des orchestres de jeunes actifs entre 20 et 35 ans à peu près, qui viennent de tous les horizons, qui sont soit encore en études, soit qui commencent leur premier job. Et c'est hyper varié, c'est hyper intéressant. On a des chefs professionnels, donc on peut monter des super programmes. J'ai pu faire des partenariats où on a fait des concerts à la Philharmonie de Paris, donc vraiment très, très chouette, et ça fait vraiment du bien d'avoir cette coupure dans la semaine.

Mirza – Et comment tu te sens, quand tu chantes ?

Pauline – C'est difficile à décrire. Pour moi, c'est vraiment un moment hors du temps. C'est-à-dire que... C'est rare dans ma semaine, que j'aie des moments où je ne pense pas du tout à la médecine. Et vraiment, quand je chante, c'est ça. Je pense à rien, je vis juste l'instant présent. Je pense que ça fait partie des moments où je suis le plus en contact avec mes émotions. J'ai le plus conscience de... À quel point je me sens bien, à quel point je suis dans une énergie de groupe, à quel point on produit quelque chose de beau tous ensemble. C'est assez fort comme sentiment.

Mirza – C'est beau ! Est-ce tu as d'autres hobbies ou passions ?

Pauline Quand j'ai besoin de me vider la tête, je fais des puzzles (rires). Je fais des puzzles, soit j'écoute de la musique, soit j'écoute des podcasts, soit des livres audio. C'est parfait pour se vider la tête et... Faire des puzzles, j'aime beaucoup. Mais ça demande de l'espace, donc du coup je peux faire ça que chez mes parents. Mais du coup, quand j'ai besoin d'une coupure, c'est parfait.

Mirza – C'est intéressant. Est-ce que tu veux nous parler de ton mal-être psychologique, quand est-ce qu'il est apparu et comment il s'est manifesté ?

Pauline – Oui. Je pense que ça a commencé très doucement, à la fin de ma cinquième année de médecine – dans l'été entre la cinquième et la sixième année de médecine. C'était très léger à ce stade-là, je pense que... C'est juste que je commençais à stresser un petit peu pour la sixième année, parce qu'il y a quand même le concours national à la fin de l'année qui permet de choisir sa spécialité. Il y a quand même un peu d'enjeu et c'est une année dont on nous parle depuis le début des études, donc on a bien conscience de l'enjeu. Je pense que je commençais à stresser par rapport à ça. Et au début, ça s'est juste un petit peu manifesté comme... J'avais plus très envie de travailler, j'avais du mal un peu à me motiver à travailler. J'avais du mal à me motiver, de manière générale, à faire les choses. J'arrivais encore à suivre les gens, c'est à dire quand on me proposait quelque chose avec enthousiasme, j'arrivais à trouver de l'énergie pour suivre, mais de moi-même, j'avais plus de mal à initier les choses, à avoir envie de faire les choses. Et après l'année a commencé. Je pense qu'avec l'adrénaline du début d'année, ça a un peu été masqué. Je dirais le premier mois, premier mois et demi, en septembre-octobre, ça allait un petit peu mieux – en réalité, je ne pense pas que ça allait mieux, je pense juste que l'adrénaline masquait un petit peu les symptômes. Et à partir de mi-octobre-novembre, là, ça a commencé à être vraiment difficile. Je me suis mise à beaucoup pleurer. Au début, c'était que le week-end. Globalement, j'avais l'impression de décompresser un peu de la semaine et du coup, je pense que les week-ends étaient assez difficiles. À partir de mi-novembre de ma sixième année, ça a commencé à être très, très régulier. Je pleurais beaucoup, beaucoup, tous les jours. Je n'arrivais pas à identifier pourquoi, je me sentais juste, très, très triste. Très, très triste. J'avais énormément de mal à me concentrer. C'était impossible pour moi de travailler plus d'une demi heure, trois quarts d'heure. J'avais... Je partais ailleurs, sur des idées qui tournaient en boucle, de... "Je me sens pas bien, je suis fatiguée, j'en ai marre...". Et j'arrivais pas à m'agripper à quelque chose de concret. Et ça a commencé à devenir un peu une boucle, de "je me sens pas bien, je pleure, je culpabilise parce que quand je pleure, je travaille pas, et du coup, je travaille moins bien parce que je culpabilise". Et c'est devenu un petit peu un cercle vicieux, jusqu'au moment où je me réveillais le matin et la première chose que je faisais, c'était que je pleurais. J'arrivais plus à sortir du lit, j'arrivais plus à trouver de l'intérêt, de la motivation à ce que je faisais. Et je pense que ça, c'était vraiment le pire. Décembre-janvier je pense que ça a vraiment été la période la plus difficile, où je me réveillais et je savais même pas pourquoi je me réveillais. Des fois, je me souviens avoir eu des pensées qui me disaient "non mais en fait, moi tout ce que je veux c'est dormir, m'attendez pas, je dors et on se retrouve dans quelques mois et on voit comment c'est". C'est arrivé jusqu'à ce stade-là. J'ai jamais eu d'idées suicidaires, j'ai jamais eu envie de mourir ou de me faire du mal. Mais je me souviens vraiment avoir avoir dit, et avoir dit à mon entourage : "je suis fatiguée, j'en peux plus. Laissez moi dormir."

Mirza – Est-ce qu'il y avait des choses pendant cette période très difficile qui arrivaient à te redonner un petit peu d'espoir ?

Pauline – Je dirais pas que je retrouvais de l'espoir... Je pense que vraiment... Je pense que - c'est ce qui a été le plus difficile pour moi - c'est qu'en fait j'arrivais plus à trouver de l'intérêt ni de l'espoir dans rien. Mais je pense que la chance que j'ai eue, c'est que j'ai été très entourée. Ma copine a été très présente et elle a réussi à être là pour moi quand j'en avais besoin. Ma famille était très présente aussi. Je savais que j'avais vraiment ce soutien, et que le mal-être psychologique, dans mon entourage, c'est pas du tout un sujet tabou. Ni avec ma copine, ni avec ma famille. Globalement, tout le monde dans ma famille a un soutien psychologique, et donc j'ai eu cette chance de pouvoir en parler. Et de savoir qu'on m'écouterait, qu'on m'entendrait dans ce que je disais et qu'on minimiserait pas ce que je ressentais. Donc je dirais pas que ça m'a redonné de l'espoir, mais je pense que ça m'a permis quand même de me dire "autour de moi, il y a des gens qui m'entendent, des gens qui disent "oui, tu as le droit de ressentir ça", donc c'est qu'il y a plein d'autres gens qui sont dans cette situation. Ces autres gens ils s'en sortent, donc sans doute que moi, à un moment, je vais m'en sortir aussi". J'arrivais pas à me projeter dans un moment où j'irais mieux, mais rationnellement, je savais que ça allait arriver. Mais dans le moment où j'étais vraiment pas bien, je ne m'imaginais pas le vivre. Mais mon cerveau rationnel savait que ça allait arriver un jour, donc je pense que c'est ce soutien, ce tissu environnemental et familial qui m'a permis de me dire "ça finira un jour".

Mirza – Et quand est-ce que ça a commencé à aller mieux ?

Pauline En fait ça a commencé à aller mieux quand... Un moment je me suis dit "je vais pas m'en sortir toute seule". J'étais arrivée vraiment à un stade où j'avais l'impression d'avoir fait le tour, et que dans ma tête ça tournait en boucle, autour de toujours les mêmes idées, cette culpabilité, cette fatigue, cette tristesse... Mais que, comme j'arrivais pas à identifier différentes raisons précises sur lesquelles je pouvais améliorer les choses, je me suis dit "je vais pas m'en sortir toute seule". Et en fait, je pense que... Pareil, la chance que j'ai eue c'est que j'ai une amie qui a vécu un petit peu la même chose que moi, mais avant moi, et qui du coup a eu ces étapes de réflexion, de "je vais avoir besoin d'aide" avant moi. Et elle, elle a été chercher un soutien, parce que la faculté nous propose des consultations de prévention avec des psychiatres qu'on contacte par mail, et ils nous disent "bah venez, on va discuter et on va voir ce qu'on peut faire : Est-ce que vous avez besoin d'un suivi régulier ? Vers qui on peut s'orienter ?". Et en fait elle avait déjà fait le chemin avant moi, et je pense que de voir qu'elle a fait ce chemin-là et que ça l'avait aidée, ça m'a permis à moi de me dire "bah j'ai le droit aussi de faire ce chemin-là. J'ai le droit d'aller demander de l'aide". Et comme c'était facile, c'était par mail, il n'y avait pas besoin de téléphone, il n'y avait pas besoin de se présenter à l'accueil, ça m'a aussi aidée à faire les démarches de "j'envoie un mail, au pire on me répond pas mais j'aurais lancé ma bouteille, entre guillemets". Et j'ai eu la chance de tomber sur une psychiatre vraiment, vraiment super. Je pense que c'est exactement la personne dont j'avais besoin à ce moment-là. Je pense que ce qui m'a fait du bien, c'est qu'elle n'a pas vraiment médicalisé la chose. On a posé les mots dessus – en plus c'est vrai que comme je suis en médecine, j'avais quand même déjà une petite idée, je reconnaissais les symptômes, les troubles de concentration, les difficultés de sommeil, j'avais une petite idée et je savais que c'était des symptômes dépressifs – donc on a posé les mots dessus à la deuxième consultation, et en fait après on n'a plus vraiment parlé comme ça. On a vraiment juste... C'était vraiment mon espace pour discuter, pour sortir ce que je ressentais, même si c'était pas cohérent, même s'il n'y avait pas vraiment de logique. C'était juste un espace où je sortais ce que je ressentais, avec une personne complètement neutre en face, qui n'était pas impliquée dans ma vie de tous les jours, et qui m'a permis aussi de faire ressortir certains points que seule une personne neutre pouvait faire ressortir. Me faire réfléchir sur certaines choses, me faire prendre du recul. Donc ça, ça m'a beaucoup, beaucoup aidée et je pense que – enfin c'est sûr – sans son soutien psychiatrique – qui est plus un soutien psychologique puisque là c'est pas vraiment médicalisé – c'est sûr que ça aurait été beaucoup plus difficile et beaucoup plus long de m'en sortir. Et aussi parce que, au bout de deux, trois consultations, on est tombées d'accord sur le fait que j'avais besoin d'un traitement antidépresseur. Donc c'est un peu particulier, parce que du coup, la personne que je voyais était psychiatre, mais comme c'était des consultations de prévention dans le cadre de la faculté, elle n'avait pas le droit de me prescrire de traitement dans ce cadre là. Du coup, elle m'a orientée vers un autre médecin qui pouvait me prescrire, et j'ai commencé les antidépresseurs tout début février. Et donc du coup, je suis encore sous antidépresseurs, c'est un traitement de au minimum six mois, donc on va voir à la fin des six mois comment ça va. S'il y a besoin de continuer ou pas. Et ça m'a aussi beaucoup aidée. Au début, c'était... Je pense que j'avais besoin de ces trois, quatre consultations avec cette psychiatre pour me rendre compte que c'était ok de prendre des antidépresseurs, que c'était pas un... Que c'était pas une dernière chance, c'était vraiment un soutien parce qu'en fait moi, ce qui m'a vraiment aidé à me dire "j'ai besoin d'antidépresseurs", c'est de me dire "là, en fait, mes symptômes de dépression - ce sentiment de tristesse, cette fatigue, tout ce qui m'empêche d'avancer dans la vie - ils sont trop puissants pour me permettre de faire le travail psychologique qui va me permettre d'avancer". Et en fait, ce traitement antidépresseur a permis de calmer les symptômes, pour que je sois plus calme, plus reposée, que j'arrive mieux à me concentrer et que, du coup, j'aie les capacités de faire ce travail psychologique pour me permettre de vraiment m'en sortir. Donc, je l'ai vraiment vu comme... C'est pareil, si j'ai mal à la tête, je prends du paracétamol, comme ça, j'ai plus mal, mon corps va résoudre le problème tout seul, mais le fait de plus avoir mal ça va lui permettre de mieux résoudre le problème. Et du coup, c'est un peu cette vision là des antidépresseurs qui m'a permis de me dire "bah oui, c'est ok d'en prendre, il n'y a aucun problème et c'est pas... Tu vas pas juste masquer les choses, c'est juste que ça va t'aider à faire le travail dont t'as besoin, que tu ne peux pas faire parce que les symptômes sont trop présents".

Mirza – C'est très intéressant. Du coup, tu parlais du fait que, comme t'étais étudiante en médecine, tu avais déjà identifié certaines choses. Tu penses que ça t'a aidé, le fait d'avoir toutes ces connaissances sur le corps humain, etc. Ou est-ce que parfois, c'est quelque chose qui t'a joué des tours ?

Pauline – Je pense que c'est un peu les deux. Parce que je pense qu'en fait, ça m'a aidée dans le sens où pour moi, c'était parfaitement acquis que tous les troubles psychiatriques sont des vraies maladies. C'est pas juste dans la tête, c'est des vraies maladies qu'on peut soigner. Parfois il y a besoin de traitements, comme quand on a une angine bactérienne, si on ne prend pas d'antibiotiques ça va être plus difficile de guérir. Ça je pense que ça m'a vraiment aidée, parce que pour moi c'était parfaitement ok. C'était une maladie et... Vu que c'est une maladie, on va la soigner, il n'y a pas de soucis. Mais je pense que l'autre facette, c'est que du coup... Ça a été un peu un combo, c'est-à-dire qu'au moment où les symptômes ont vraiment commencés, en fait j'étais en stage à la PASS de l'Hôtel-Dieu. C'est un service de médecine générale pour les personnes précaires qui viennent sans rendez-vous, et c'est les personnes qui n'ont pas de couverture maladie, beaucoup, beaucoup de personnes migrantes qui ont des parcours de vie très, très difficiles et qui, du coup, ont souvent des symptômes de dépression, d'anxiété très, très marqués. En fait, ça m'a donné un peu un sentiment d'illégitimité parce que je me disais "globalement, dans ma vie, j'ai quand même pas beaucoup de raisons d'aller mal. J'ai une super famille, j'ai une super copine, j'ai pas de problèmes d'argent..." J'ai beaucoup d'éléments qui me disent que ça devrait aller bien dans ma vie. En face de moi, j'ai des personnes qui ont toutes les raisons de pas aller bien dans leur vie et qui disent "non, moi ça va aller, je vais m'en sortir", et ça m'a vraiment donné ce sentiment de "mais si eux y arrivent, est-ce que moi, j'ai le droit d'aller demander de l'aide alors que j'ai pas de raison d'aller mal ?". Donc je pense que le fait d'être confrontée à la souffrance et d'être confrontée à des parcours de vie que je considère comme beaucoup plus difficiles que le mien, ça a peut-être un peu retardé le fait que j'aille chercher de l'aide, parce que je me sentais moins légitime.

Mirza – C'est intéressant. Ce que tu racontes, c'était sur une période d'un an, un an et demi. Au moment où le Covid est arrivé, comment t'as géré ça ? Est-ce que c'est quelque chose qui a eu un impact sur ta santé mentale ?

Pauline Finalement, sur le côté très scolaire des études, ça a été un peu étrange parce que du coup – comme pour tout le monde - tout était bouleversé, on ne savait pas du tout où on allait, nos partiels ont été annulés et reportés à une date pas certaine... Donc en fait, on travaillait mais on ne savait pas trop quelles étaient les échéances. Du coup c'était très difficile de se réorganiser, on n'avait plus les bibliothèques pour travailler. En plus, moi j'étais confinée chez ma copine, on n'était pas ensemble depuis si longtemps que ça - ça faisait à peu près 4-5 mois qu'on était officiellement ensemble - donc j'avais jamais vécu avec elle en permanence, donc ça a été un gros chamboulement sur ce plan là. À l'hôpital, finalement les stages ont été suspendus quelques semaines, mais ça a repris assez vite. Donc ça – ça a été changé parce qu'on était tout le temps en masque et qu'on avait plus l'habitude – mais ça, ça a été bouleversé, mais finalement, le reste... Moi je suis une personne qui est très introvertie, je sors pas beaucoup de manière générale, ça me fatigue très, très vite en fait d'avoir du contact avec énormément de gens, c'est... C'est très, très éprouvant pour moi, donc finalement ce côté-là n'a pas trop changé. Je pense que par contre, effectivement, ce qui a été presque le plus difficile c'est que les activités musicales se sont arrêtées. Et ça c'était vraiment mon moment dans la semaine, où je faisais ça pour moi parce que ça me faisait plaisir, et ça s'est un peu arrêté du jour au lendemain. C'était assez... Assez fort parce qu'en fait, le jour où le confinement a été décrété, il y avait un concert qui a été annulé trois heures avant. Donc ça fait un peu bizarre.

Mirza – Tu t'es sentie comment ?

Pauline – Je pense que je le sentais venir depuis un moment. De plus en plus, ça me paraissait risqué de faire ce concert-là parce qu'à l'hôpital, c'est vrai qu'on entendait quand même beaucoup de bruit, et même dans les médias, partout, ça commençait à faire un peu de bruit. On savait pas grand chose, ça commençait à paraître risqué, mais le fait que ce soit annulé trois ou quatre heures avant et que tout d'un coup on se dise "alors là, on ne fait plus rien et on ne sait pas quand ça reprend". En fait, ça fait un peu comme si on se retrouve au dessus du vide et on ne sait pas si on va pouvoir avancer, on est un peu figée. C'est assez étrange comme sentiment.

Mirza – C'est intéressant. Et au niveau de l'activité à l'hôpital, t'as été mobilisée pendant la crise ?

Pauline – Nous, on a été mobilisés sur le volontariat et si nos stages usuels nous détachaient de leurs services – parce qu'on n'avait pas le droit d'être sur deux stages en même temps. En fait moi, mon stage ne m'a pas détachée. J'étais dans un service de psychiatrie à Sainte-Anne, et du coup j'ai pas été mobilisée, j'ai pas été dans des services Covid directement pendant la première vague. J'étais en stage dans une unité d'hospitalisation pour les dépressions, les troubles bipolaires. Finalement, l'activité a continué de manière assez égale à elle-même – de mon point de vue d'étudiante, parce que je pense que clairement, sur le niveau organisationnel et pour les médecins du service c'était différent – mais en tout cas à mon niveau d'étudiante, je pense que j'ai été assez préservée. On avait un peu moins de jours de stage, on alternait avec les co-stagiaires pour pas être trop nombreux dans le service en même temps. Mais finalement, mon activité à ce moment-là n'a pas été trop impactée. Elle a été plus impactée finalement au moment de la deuxième vague, parce qu'à ce moment-là, j'étais dans un service de gériatrie Covid. C'était une unité gériatrie Covid, donc ça a été un peu différent. Là effectivement on allait en stage tous les jours, on mettait les masques FFP2, les charlottes, les surblouses... C'était un peu différent, mais comme c'était pas nouveau – et finalement, on avait un peu plus l'habitude à ce moment-là – je pense que je l'ai plus vécu comme un stage particulier que j'aurais pu faire dans mon cursus, même s'il n'y avait pas eu le Covid, que comme une situation vraiment exceptionnelle.

Mirza – C'est intéressant. T'as fini ce stage quand, en gériatrie ?

Pauline – Je l'ai fini en décembre.

Mirza – Et là sur les derniers mois encore, t'as encore travaillé dans un nouveau service ?

Pauline – Ouais, j'ai fait deux services. J'ai fait la PASS de l'Hôtel-Dieu et les urgences à Cochin.

Mirza – Et est-ce que ce que tu fais au niveau du travail, ça t'aide aussi parfois à te changer les idées ?

Pauline – Oui - ça je m'en suis rendue compte aussi, c'est vrai que je l'ai pas mentionné tout à l'heure mais c'est quelque chose qui m'aidait beaucoup - le fait d'aller en stage. Paradoxalement, quand j'étais à la PASS - en plus j'avais des super co-stagiaires, on s'entendait vraiment très, très bien - c'est vrai que le fait de me lever pour aller quelque part, pour faire quelque chose que j'aime - parce qu'en fait j'aime vraiment ce que je fais, j'adore être au contact des patients et je me sens vraiment à ma place quand je fais ça - ça m'aidait à me lever. Clairement ça m'aidait à sortir du lit. L'idée de voir des gens, d'interagir... Et finalement – c'est aussi quelque chose que j'ai dit à ma psy quand je la voyais – c'était que, quand j'avais pas à penser à moi, quand j'étais pas repliée sur moi et que j'étais entre guillemets obligée d'interagir avec les gens, c'était plus facile. Parce que j'avais une raison de faire ce que je faisais. J'avais presque une obligation, en fait, une forme d'obligation. Oui, quand on est avec des gens, on interagit avec eux. Et ça, ça m'aidait à me bouger entre guillemets.

Mirza – Je trouve ça remarquable, le côté soignante et soignée... Du coup, je voulais te demander est-ce qu'il y avait d'autres choses que tu voulais évoquer ?

Pauline – Je peux ajouter... Je pensais juste à quelque chose, en fait c'est un peu lié à tout ça, mais je pense que ce qui a fait que les symptômes se sont vraiment aggravés à ce moment-là, c'est que je n'arrivais pas à trouver d'équilibre entre le travail et le non-travail. Parce qu'encore une fois, c'est une année qu'on nous présente tellement comme une année très stressante, très, très dure, avec un enjeu énorme, que dès que je travaillais pas, je culpabilisais. Je me sentais mal, je me disais "non mais là, tout le monde travaille, toi tu travailles pas, c'est pas normal, il faut travailler". Sauf que clairement, quand on se dit ça, on travaille pas de manière efficace. Donc c'est toujours pareil. On rentre dans un engrenage où on ne travaille pas, on travaille pas bien et du coup, on a envie de s'arrêter de travailler, et du coup on culpabilise de pas travailler. C'est la boucle infernale, et ce qui m'a permis aussi je pense, de... Ce qui a demandé un vrai travail de ma part pour le coup – mais je pense que pareil, ça a été indispensable au fait que je m'en sorte – c'est d'accepter que j'avais besoin de ne pas travailler. C'est-à-dire que c'est humain. On ne peut pas travailler 100% du temps, c'est pas possible. Et qu'en plus de ça, si on veut travailler de manière efficace – en tout cas, dans mon cas – j'ai besoin de moments où je coupe complètement, de moments où mon corps dit stop, mon cerveau dit stop, donc il faut l'écouter. Et ça, c'est quelque chose que je n'avais jamais fait dans ma vie, dans ma vie entière, parce qu'en fait j'avais jamais eu vraiment besoin de le faire avant. J'ai toujours eu des facilités scolaires, donc globalement je faisais les choses, c'était fini, c'était fini. Sauf que là, c'est un concours donc en fait on n'a jamais fini (rires). Et du coup, j'ai dû me forcer à faire ce travail, de me dire "bah là, en fait, tu sens que tu peux plus, écoute ton corps, écoute toi. Si on te dit... Si tu sens que tu as besoin de t'arrêter, bah c'est mieux que tu t'arrêtes parce que tu vas te faire du mal. Si tu continues, tu vas te faire du mal".

Mirza – Ça dénote une grande force de caractère.

Pauline – C'était très difficile.

Mirza – Est-ce que t'as toujours eu ça en toi ? Ou est-ce que tu penses que c'est cette expérience-là qui t'a donné cette force de volonté ?

Pauline Je pense que je l'ai toujours un peu eue, mais que je m'en suis rendue compte cette année en fait. Parce qu'encore une fois, je pense que j'ai eu la chance de ne jamais être vraiment confrontée à des situations où j'ai eu besoin de le montrer – ou en tout cas, je m'en suis jamais rendue compte – là, j'ai vraiment eu ce besoin là. J'ai eu l'entourage qui m'a permis de réaliser que ça pouvait aller très, très loin. C'est-à-dire que si je continuais là où j'étais, ça pouvait devenir vraiment très grave et qu'on ne savait pas ce qui pouvait se passer. J'ai eu l'entourage qui m'a permis de réaliser ça, et j'ai eu la psychiatre qui m'a permis de travailler sur ce côté-là de moi, de me dire "malheureusement, je peux vous montrer la voie, mais il n'y a que vous qui pouvez faire ce travail-là". C'est sûr, c'était difficile au début parce qu'on a tellement ses habitudes, ses schémas mentaux de culpabilité, de "il faut continuer, il faut continuer". Et en plus de ces schémas mentaux, il y a la pression extérieure, la pression de la promotion, les profs qui nous disent "allez, lâchez rien, lâchez rien!", et à côté de ça, il faut se dire "là, il faut que je priorise ma santé. Il faut que je mette ça en avant parce que c'est encore plus important que tout le reste autour". Au début, c'est difficile. C'est très, très difficile au début et je pense que là, pour le coup, ce qui est sûr c'est que ma copine m'a beaucoup aidée sur ça. Parce qu'lle m'a presque forcée au début, elle m'a dit "non là, on s'arrête. Viens, on va faire autre chose. On va faire un jeu de société. On va aller marcher une heure et demie". Toute seule, je pense que je ne l'aurais pas fait.

Mirza – Justement je me demandais – comme tu parles de ta copine – est-ce que tu as souffert de discriminations liées à ton orientation sexuelle qui ont pu t'affecter ?

Pauline – Non – et ça pareil, je considère que c'est vraiment une grande chance – c'est que je suis vraiment dans un milieu où c'est presque pas une question. En fait, c'est... Oui, je pense que finalement, le plus difficile pour moi ça a été de me rendre compte qu'en fait j'étais attirée par les filles. Parce que c'est pas du tout un modèle qu'on nous montre quand on grandit, c'est pas du tout quelque chose auquel on est confrontée, et que sur les générations au-dessus de nous c'est quand même encore quelque chose qui est... Je dirais pas tabou parce qu'on commence à en parler, mais c'est vrai que chez mes parents – alors que mes parents sont parfaitement ouverts sur la question, mon père est homosexuel et pareil, aujourd'hui c'est plus vraiment un sujet – c'est quand même pas quelque chose dont on nous parle quand on grandit. Même avec les parents les plus ouverts du monde. Donc finalement, le plus difficile ça a été pour moi de mettre des mots dessus. Mais une fois que ça a été le cas, j'ai presque pas eu à faire de coming out. Je l'ai dit à mes parents parce que c'était quand même quelque chose d'important pour moi, et à ma soeur, à mon frère aussi. Mais c'est pas... Je dirais pas que au-delà de ça, j'ai eu à faire un coming out. C'est-à-dire que j'ai rencontré ma copine, ça a été ma première copine - c'est toujours ma première copine d'ailleurs - je l'ai présentée à mes amis et je leur avais jamais dit que j'étais lesbienne. C'est juste, bah, je leur ai présenté et voilà. Donc non, ça pour le coup je pense que j'ai eu vraiment de la chance sur ça, c'est que ça n'a jamais été un sujet d'inquiétude ou un sujet... Ça n'a jamais été un sujet. Pareil, la psychiatre que j'ai rencontrée, la première consultation on parle un peu de ma vie, en général, de tous les éléments, je lui ai dit que j'avais une copine et pareil, ça n'a jamais été une question sur laquelle j'ai senti qu'elle pouvait avoir des réticences ou... Donc non ça pour le coup, j'ai eu vraiment de la chance, ça n'a jamais été un problème dans ma vie.

Mirza – Je me demandais puisque parfois les discriminations ça peut jouer, dans une construction psychologique... Suivant le milieu et l'entourage...

Pauline Des fois ça peut jouer oui, pour beaucoup malheureusement...

Mirza – Mais c'est génial que t'aies des parents à l'écoute et ouverts.

Pauline – Oui, c'est l'une des grandes chances de ma vie, clairement.

Mirza – C'est super. Pour finir l'entretien, est-ce que t'as un conseil à donner aux étudiantes et étudiants qui souffrent de troubles de santé mentale ou de mal-être psychologiques parfois, entre guillemets, plus bénins, de stress, d'anxiété...

Pauline – Des choses qui peuvent être invalidantes quand même.

Mirza – Exactement, et au final si elles ne sont pas traitées, peuvent empirer comme tu dis.

Pauline Je pense que si c'était à refaire, j'aimerais être capable de chercher de l'aide plus tôt. En fait, je pense que c'est ce que je disais, je me suis pas sentie légitime à demander de l'aide. Et j'ai l'impression, en discutant avec des gens, que c'est le cas d'énormément de gens. On se sent pas légitime. En fait, on a toujours l'impression que ce qu'on a, c'est moins grave que ce que d'autres ont, et que du coup, ça vaut pas le coup de demander de l'aide. En fait, ça c'est jamais vrai. À partir du moment où ce qu'on ressent, on a l'impression que ça nous embête, il faut en parler. Il faut chercher de l'aide. Mais à n'importe qui, et en fait - c'est pareil ça, c'est quelque chose dont je me suis rendue compte à postériori - dans toutes les facs, il y a des services de santé universitaires. On peut en parler à son médecin généraliste. Le médecin généraliste, il est aussi là pour ça. C'est quelqu'un avec qui, a priori, on a tissé un lien de confiance, donc lui dire "bah là je suis fatiguée, je ne me sens pas très, très bien...". C'est difficile de faire ce premier pas, et encore une fois, moi, ce qui m'a bloquée, c'est de me dire qu'il y a des gens qui vivent tellement pire que moi... "J'ai pas de légitimité à demander de l'aide". Je pense que vraiment, le message dont j'aimerais être capable de me rappeler beaucoup plus tôt – si jamais je suis confrontée à nouveau à cette situation – c'est : « si ça t'embête, si ça t'invalide dans ta vie, ça suffit comme raison ». C'est la seule raison valable qui suffise pour aller demander de l'aide. Il n'y a pas besoin de plus. Il ne faut pas attendre de se scarifier, il ne faut pas attendre d'avoir des idées suicidaires pour demander de l'aide, parce que là c'est beaucoup plus difficile. Dès que ça t'invalide, va chercher de l'aide. Au pire, qu'est-ce qui se passe ? Tu vas voir quelqu'un, tu discutes, et finalement en discutant avec cette personne, tu te rends compte que t'as les capacités de t'en sortir tout seul, et ben tu vas pas retourner voir la personne. Mais au moins, tu seras rassuré.

Mirza – Et si cette personne ne convient pas, on peut aussi voir une autre personne.

Pauline – Exactement ! Moi honnêtement, c'est ce qu'il s'est passé. Au début, j'ai appelé un psychologue du Service de santé universitaire – c'était un peu compliqué en plus, parce que c'était pendant le Covid, donc c'était par téléphone – ça ne m'a pas du tout convenu. Et c'est vrai que c'est difficile, la première fois. Parce que franchir le pas de demander de l'aide, c'est difficile, quand on se rend compte que ça ne va pas marcher et qu'il va falloir refaire ce pas de rechercher quelqu'un, c'est difficile. Ça m'a pris du temps – j'ai bien mis plusieurs semaines entre cette première consultation et la consultation avec la psychiatre que j'ai rencontrée après – à me dire "il faut retenter, c'est difficile, mais il ne faut pas hésiter". Et pareil, il faut dire que les médecins qui sont spécialisés – médecins ou psychologues d'ailleurs – qui sont spécialisés dans la santé mentale, ils savent parfaitement à quel point c'est important d'avoir une relation thérapeutique avec le soignant. Et ils seront jamais vexés si, à la fin de la consultation, vous dites "je suis désolé, ça ne va pas marcher, je me sens pas à l'aise". Ça fait partie de leur métier, c'est normal. Ils savent comment réagir, ils sont formés à ça, donc il ne faut surtout pas hésiter à dire "je me sens pas à l'aise, il faut que je cherche quelqu'un d'autre". Il ne faut pas se forcer à continuer dans une relation thérapeutique avec quelqu'un si vous sentez que vous n'êtes pas à l'aise, parce que ça ne peut pas marcher.

Mirza – C'est un excellent conseil. Merci beaucoup Pauline ! Est-ce que tu peux nous dire ce que tu voudrais faire après tes études ?

Pauline – Alors après mes études, ça ne va pas être tout de suite parce que j'ai encore au moins trois ans en internat – voire plus en fonction de, si je fais des pauses ou pas. Je vais faire un internat de médecine générale, parce que moi aussi, la transversalité et le côté proche de la vie des gens et le suivi sur le long terme, c'est vraiment ce qui m'intéresse dans la médecine. Je pense que je vais faire mon internat en dehors de Paris. J'ai envie de quitter un peu la région parisienne pour voir autre chose, quitte à revenir après mon internat si je me rends compte qu'en fait, j'aime bien - mais je ne pense pas (rires). Et après ça, c'est encore en débat parce que... C'est difficile d'imaginer la médecine générale autrement qu'en cabinet, c'est vrai que c'est l'image qu'on a de la médecine générale, mais en fait mon stage à la PASS... C'est des médecins généralistes qui travaillent là-bas, et j'ai vraiment adoré ce côté médecine sociale. Ce côté où on est confronté à des problèmes qui ne sont pas que de la médecine pure, et ça permet de se rendre compte que le soin c'est pas que de la médecine. C'est un tout en fait. On a en face de nous des gens qui ont une vie, et que leur seul problème c'est pas juste les problèmes que nous, en tant que médecin, on a appris à soigner. C'est plein d'autres choses autour. Et ça, ça m'a vraiment beaucoup plu, donc pourquoi pas travailler dans une structure comme ça ?

Mirza – C'est ce qu'on te souhaite.

Pauline – J'espère (rires).

Mirza – Merci beaucoup Pauline, merci pour l'entretien.

Pauline – Avec plaisir.

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« [L'anxiété] s'est manifestée à partir du premier confinement, parce que déjà, ma mère était sujet à risque. Donc, il a fallu s'adapter. La peur a fait qu'on s'est retrouvés devant un mur, en ne sachant pas quoi faire. Donc quand c'est comme ça, on se referme sur nous-mêmes, et quand le président dit "restez chez vous, on est en guerre", bah on reste chez nous, on est en guerre. Donc, je suis resté chez moi pendant trois mois ».

Raphaël (nom d’emprunt), 19 ans, est étudiant en première année de droit. Il a souhaité témoigner anonymement car « cela rend les choses plus faciles, peut-être pour combattre la timidité ou bien pour permettre d’être le plus honnête avec son histoire personnelle ». Raphael a souffert d’anxiété pendant les confinements imposés dans le cadre de la lutte contre la pandémie de Covid-19. Il est également hypocondriaque et le contexte né de la pandémie a été particulièrement difficile pour lui, qui avait comme objectif d'intégrer la fac de médecine après l'obtention de son bac : « ça ne s'est pas passé comme prévu puisque le Covid a affecté totalement mes envies et j'ai compris que mon hypocondrie allait prendre le dessus en médecine. [...] J'ai commencé à ressentir des boules au niveau de la poitrine. Les images qu'on voyait à la télé ont été encore pires parce qu'elles ont accentué une hypocondrie [...] ».

Malgré cela, Raphaël a persévéré, et à l’aide de son entourage, de sa copine mais également de la pratique du sport (« c'est vraiment super important pour moi. C'est devenu indispensable parce que ça me permet de relâcher la pression »), il a réussi à finir son deuxième semestre. « Rien n'est joué, mais c'est quand même une réussite. Au pire des cas, c'est une expérience et il faut toujours garder toute expérience comme positive ». Pour lui, « il faut trouver cet équilibre entre se laisser le plan de sortie – en sachant que si ça ne réussit pas dans cette voie-là, ça réussira autre part – mais de l'autre, continuer à persévérer dans ce qu'on fait et essayer de tout faire parce que ça va réussir. Parce que si d'autres ont réussi, pourquoi moi je ne réussirais pas ? ».

Raphaël se définit comme un épicurien. « J'aime la vie [...] Les plaisirs de la vie. [...] être curieux, découvrir d'autres choses, s'ouvrir au monde, aller vers l'autre ». Après ses études, son souhait est de « peut-être passer le CRFPA (Concours du Centre régional de formation professionnelle des avocats) pour devenir avocat ».

ENTRETIEN

Mirza – Bonjour Raphaël.

Raphaël – Bonjour.

Mirza – Est-ce que tu peux te présenter ?

Raphaël – Je m'appelle Raphaël, je suis né en 2002. J'ai 19 ans, j'habite à côté de Versailles et je suis étudiant en droit depuis cette année. J'ai fait un parcours classique, collège, lycée et j’ai fait un bac scientifique.

Mirza – D’accord. Est-ce que tu peux nous dire pourquoi tu as choisi de poser anonymement pour le projet ?

Raphaël Parfois l’anonymat rend les choses plus faciles, peut-être pour combattre la timidité ou bien pour permettre d’être le plus honnête avec son histoire personnelle. L’honnêteté avec soi-même et les autres sans importuner quiconque.

Mirza – Ok. Est-ce que tu habites chez tes parents, ou t'as un truc à toi ? Comment tu décrirais tes conditions de vie ? Est-ce que t'es plutôt content ?

Raphaël – Pendant très longtemps, j'étais dans un appartement avec ma mère parce que mes parents sont séparés. Mon père habite dans le sud de la France et ma mère habite dans la région parisienne. J'ai été dans un appartement où je n'avais pas ma chambre et pour mon passage à la faculté, on a réussi à changer d'appartement et maintenant, j'ai ma chambre. Je suis nourri, blanchi. J'ai de la chance.

Mirza – Et qu'est-ce que tu fais de tes journées ? Tu peux me décrire un peu en général, tu vois une journée typique quand t'as des cours ?

Raphaël – Alors ma journée typique, déjà, c'est de mettre un réveil fixe. Les cours magistraux commencent en général à 9 heures ou 10 heures, je me lève en général à 8 heures. Je prends mon petit déjeuner, je fais mon cours, après la fin de mon cours je relis mon cours, je prépare mes TD en général ils sont plutôt en fin de semaine en tout cas pour cette année. En fin de semaine, j'avais à peu près trois TD d'une heure et demie à deux heures. Donc voilà, c'est de la préparation. À partir de 17 heures c'est là où je commence à être un peu plus libre. À ce moment-là, j'essaie d'aller courir, me vider la tête avant de reprendre vers 20 heures, relire le cours de la journée, peaufiner deux ou trois choses. Après c'est assez variable selon la quantité de travail. Des fois, il y a plus de choses à faire, moins de choses à faire. Mais en général, on travaille et à partir de 17 heures on relâche la pression et on fait un peu ce dont on a envie parce que c'est important de relâcher.

Mirza – Et qu'est-ce que tu fais quand tu fais ce que tu veux ?

MathildeDu coup, quand je me relâche, soit je vais courir, je vais à la boxe... Je vais voir ma copine. Je prends ma voiture, je vais faire des courses... J'écoute de la musique... Des fois, quand je suis fatigué, je reste vraiment chez moi dans mon lit, je ferme les volets et j'écoute de la musique, je lis quelque chose, je vais sur les réseaux sociaux. Mais personnellement après être resté toute la journée chez moi, j'ai envie de trouver un exutoire, donc je vais vraiment dehors et j'essaye de changer du quotidien.

Mirza – Est-ce que t'as une passion, un hobby particulier ?

Raphaël – Oui, j'aime beaucoup les voitures. J'ai mon permis depuis que j'ai 18 ans. Ma voiture c'est quelque chose d'assez important. J'aime le sport, c'est devenu une passion. C'est très important d'aller aux entraînements. J'ai fait de la boxe anglaise pendant deux ans, là je fais plutôt de la française. Mais la boxe en général, depuis la reprise j’en pratique environ une heure et demie, quatre fois par semaine minimum. Et à côté un peu de course à pied pour le cardio. Et c'est vraiment super important pour moi. C'est devenu indispensable parce que ça me permet de relâcher la pression, de penser à autre chose. Il faut savoir déconnecter dans ce genre d'études.

Mirza – Et tu parles pas mal de pression. Comment t'as vécu cette pression ? Est-ce que c'est lié au droit en particulier ?

Raphaël La pression elle a commencé depuis petit. Parce que j'ai toujours été intrigué par les notes. C'est-à-dire qu'on est dans une société qui juge par la note, donc le stress de la note – travailler, avoir une mauvaise note, comment annoncer aux parents, tout ça – j'ai toujours été un peu anxieux à cause de cette notation. Des fois ça m'a paralysé au moment des examens, alors que j'avais bien travaillé. Et du coup c'est une grosse pression, la pression de réussir. Elle a commencé à s'accentuer à partir du secondaire, donc au lycée, quand je suis rentré en première scientifique parce que là le niveau a commencé à s'élever. Il a fallu travailler plus, je ne pouvais plus me reposer sur mes acquis uniquement. Après, au moment d'arriver au bac, la situation sanitaire a fait que ça s'est compliqué. La pression, de ne pas savoir ce qu'on allait faire l'année prochaine, en étant dans le flou. Les informations qui fusaient, les images qui étaient traumatisantes. On ne savait pas où on allait. On vivait au jour le jour sans objectif, ou alors des objectifs flous. Et comme je suis dans une philosophie où pour avancer, il faut des objectifs, c'est vrai que ça perd et que ça rend anxieux, ça stresse et ouais, c'est difficile.

Mirza – Et comment ça s'est manifesté, ce stress, cette anxiété ?

Raphaël Ça s'est manifesté à partir du premier confinement, parce que déjà, ma mère était sujet à risque. Donc, il a fallu s'adapter. La peur a fait qu'on s'est retrouvés devant un mur, en ne sachant pas quoi faire. Donc quand c'est comme ça, on se referme sur nous-mêmes, et quand le président dit quelque chose comme "restez chez vous, on est en guerre", bah on reste chez nous, on est en guerre. Donc, je suis resté chez moi pendant trois mois. Compliqué quoi...

Mirza – Tu peux nous raconter un peu ?

Raphaël – Ouais carrément. Bah tu te lèves, t'es dans une pièce, tu partages une pièce commune avec une même personne pendant très longtemps. Tu ne sors pas pour aller faire des courses parce que t'as peur de croiser du monde, donc tu te refermes sur toi-même. Tu sors plus faire de sport, tu fais du sport chez toi. T'es limité par la distance, d'autant plus que comme mon père habite dans le sud de la France, je me suis retrouvé dans un milieu urbain alors que dans le sud de la France je suis dans un milieu plutôt rural, avec de l'espace. J'ai commencé à ressentir des boules au niveau de la poitrine. Les images qu'on voyait à la télé ont été encore pires parce qu'elles ont accentué une hypocondrie. Malheureusement, je suis tombé malade au début du confinement, alors que ce n'était pas du tout lié au Covid. Et ça a accentué la chose, je suis resté deux semaines cloîtré chez moi encore plus, avec le facteur du risque du "si t'attrapes le Covid en plus, ça peut être compliqué". Et donc la peur, vraiment une peur qui était ancrée et une faiblesse physique qui a fait de mi-mars à début juin je suis resté chez moi sans bouger. Donc plus de vie sociale, plus de sorties - comme tout le monde, seulement avec la même personne. Faire part aussi... Partager les angoisses des autres parce qu'on était chacun angoissé. Mais il a fallu prendre en considération l'autre, ce qui n'est pas facile parce que dans ce genre de situation on se met en mode survie et on pense à nous. Et voilà, il a fallu attendre début juillet que tout rouvre, un peu les vacances pour pouvoir sortir. Mais début juin, quand j'ai pu enfin descendre et passer la barre des 100 km, je suis arrivé chez mon père j'étais une pile électrique. J'étais flippé de tout. Ce n'était pas quelque chose de naturel. Donc fatigue psychologique, physique.

Mirza – Et pendant cette période ? Qu'est-ce qui t'a donné la force de continuer ?

Raphaël Bah, déjà il y avait les cours, les études. Il fallait finir les études. C'était important parce que c'était une année de transition. Il y avait la fin de Parcours Sup, il fallait attendre des résultats. Moi, je voulais aller en médecine donc c'était important de continuer de travailler les sciences. Voilà, après, il fallait des objectifs. L'objectif c'était de réussir l'année, d'avoir le bac parce qu'on ne savait pas comment ça allait se passer, on ne savait pas comment ça allait être parce que quand on est parti en confinement, on nous avait dit que c'était pendant deux semaines, puis chaque deux semaines, ça rajoutait deux semaines, deux semaines etc. Donc, il a fallu s'adapter à ce qui nous était imposé tout en gardant un objectif : avoir le bac, passer dans le supérieur et réussir. Obtenir les diplômes c'était mon objectif, donc il a fallu s'en sortir. À ce moment-là, il y a eu Parcours Sup déjà en mai qui a relâché la pression, parce que j'ai vu que j'étais pris en médecine, que j'étais pris en droit. Déjà, c'était une réussite. Et le contrôle continu a fait que... Ça a stabilisé la situation, donc déjà un stress en moins. Du sport, j'ai fait du sport tous les jours chez moi, du renforcement musculaire. C'était important. Il a fallu trouver des petits exutoires, s'intéresser à d'autres choses.

Mirza – C'est intéressant, et je voulais savoir ce que t'as pensé à en parler à quelqu'un ? T'en parlais autour de toi ?

Raphaël En réalité, on était tous dans une situation où il n'y avait pas vraiment de personne à qui parler, parce qu'en fait, on vivait tous la même chose. Donc, c'est sûr que j'ai plutôt recherché la fuite plutôt que le dialogue. C'est à dire qu'on ouvrait la télé – encore aujourd'hui : la crise du Covid, la crise du Covid, la crise du Covid, toujours, toujours, toujours. Bah en fait, t'en peux plus, donc quand tu vas parler à des gens, ça va retomber... Avant, c'était la pluie et le beau temps. Maintenant, c'est "oh le virus si, le virus l’autre". En fait, c'était changer d'idée. C'était de ne plus penser à ça. Il a fallu trouver une bulle à part et se faire une coque pour se protéger. Moi, quand j'ai vu que ça prenait le dessus sur moi, je ne regardais plus les informations, même si ce n'était pas forcément ce qu'il y avait à faire. Mais comme les informations tournaient toujours autour de la même chose, je me suis bloqué des médias. Le nombre de morts chaque jour, des chiffres... Ça devenait malsain, à se dire "ouais, il y a tant de personnes, mais demain ça peut être moi..." Il a fallu cloisonner la chose, pour la protection... Je n'en ai pas vraiment parlé. Je n'en ai pas ressenti le besoin parce que je suis quelqu'un d'assez solitaire, je trouve les solutions en moi parce qu'il y a des moments dans la vie où on est seul, et il vaut mieux s'adapter en étant seul quand il y a des coups durs comme ça sans en parler. Après c'est toujours important d'être accompagné. La famille, c'est bien, mais il faut aussi aller voir de temps en temps des amis. Il a fallu réapprendre à communiquer avec les gens en prenant en compte une nouvelle distance, ne plus aller chez les gens... Mais il fallait garder ce lien social un minimum et j'ai réussi à le garder grâce aux réseaux sociaux, grâce aux Facetime, les choses comme ça...

Mirza – Même si t'as une personnalité solitaire.

Raphaël – Ouais, c'est-à-dire une fois par semaine, appeler quelqu'un. C'était... Envoyer un message "ouais, comment tu vas? Ouais, les cours, comment ça avance?". Se sortir... Essayer de se rattacher à ce qu'on connaissait avant en fait, tout en étant dans une situation qui était nouvelle.

Mirza – Et après t'es rentré à la fac ?

Raphaël – Ouais, du coup je suis rentré à la fac en septembre. Mon objectif premier était de rentrer en médecine. Ça ne s'est pas passé comme prévu puisque le Covid a affecté totalement mes envies et j'ai compris que mon hypocondrie allait prendre le dessus en médecine. Donc, le fait est que... Avec la réforme il y avait soit la possibilité de rentrer en médecine, soit de rentrer en droit avec des mineures et des majeurs. Et finalement, j'ai choisi de rentrer en droit avec un accès santé. Au final, j'ai vu vraiment que la santé ce n'était pas pour moi, c'est pour ça que je me suis dirigé en licence de droit classique. La première journée s'est faite en présentiel, donc un monde nouveau, des gens nouveaux. Ça a été assez compliqué au niveau de l'adaptation. Ça a été stressant parce qu'il fallait s’adapter à la nouveauté, une nouvelle matière, on ne savait pas à quelle sauce on allait être mangé. Moi je m'attendais à quelque chose de plus facile et malheureusement ou pas, le droit c'est des défis au quotidien, c'est rentrer dans la vie professionnelle presque directement. Il y a un gap entre le lycée et la faculté et c'est vrai que du coup, cette pression s'est fait ressentir. Totalement perdu il faut le dire, pas savoir où on va, des chiffres qui font peur, des taux d'accès en deuxième année, on se dit "waouh, c'est une élite qui passe, il faut s'en donner les moyens." C'est se dire "bon bah, dans tous les cas c'est difficile. Je sais que c'est difficile, je sais qu'il y a des exigences." Après, c'est un combat avec soi-même. C'est se donner les moyens de réussir et se dire que même si c'est un échec, avoir un plan B quoi. Penser pas uniquement au droit, se dire "bon bah c'est une année, c'est une expérience qui est positive dans tous les cas, c'est la faculté, c'est une méthodologie de travail qui est nouvelle", et il ne faut pas se reposer sur ses lauriers. Faut se la donner, clairement, faut se booster. Tout en gardant des plans de sortie au cas où. Moi, j'ai vite compris que ça allait être difficile. N'ayant pas eu énormément de notes jusqu'à mars, il a fallu que je refasse Parcours Sup au cas où il y avait un échec, pour pouvoir rebondir directement l'année prochaine. Toujours garder un objectif : réussir les diplômes. C'est une pression, après je pense que si on travaille, si on essaie de comprendre, si on recherche – c'est la méthodologie de la faculté, il faut être autonome, il faut aller chercher les informations là où elles sont – il n'y a pas de raison de ne pas réussir. Apprendre les cours, aller aux cours, vraiment rester dans une optique de sérieux. Parce que même si c'est un échec au bout d'un moment cette méthodologie elle ne marchera peut-être pas en droit, mais elle marchera dans une autre licence ou elle marchera dans un autre cursus. Et c'est la rigueur de chacun qui se répercute dans tout. Ça passe par le mode de vie, la rigueur. Si on est une personne rigoureuse en général, ça se ressent dans le travail et la réussite au bout d'un moment, elle arrive, mais il faut persévérer.

Mirza – C'est bien comme message. Est-ce que toi y a un moment particulier dont tu te souviens cette année où c'était difficile ?

Raphaël – Ouais. Alors, le deuxième confinement en octobre. Pourquoi ? Parce qu'on allait à la fac un petit peu en hybride, donc une semaine sur deux on allait aux TD. D'un seul coup on nous a dit "bah, vous y allez plus." Il y avait déjà le couvre-feu qui était quelque chose de nouveau, donc nous faire rentrer à une heure certaine, mais avoir la peur d'avoir une amende. Enfin, c'est vraiment une privation de liberté, des magasins qui sont fermés... Plus de restaurants, tout ça... En fait la vie s'arrêtait, mais d'une nouvelle manière. Plus de sport surtout, parce que les infrastructures sportives ont été obligées de fermer à cause de ça. Donc, plus d'exutoire. Obligé de rester à la maison de nouveau, bloqué dans les déplacements, bloqué dans les activités... Le travail, que le travail, que le travail. Des choses nouvelles à apprendre, trouver l'envie de travailler, trouver l'envie de se lever. C'est vrai qu'au bout d'un moment, quand j'ai vu que les notes n'étaient pas si hautes que ça, l'envie de continuer était difficile à trouver... Voir d'autres personnes, par exemple des gens qui, eux allaient sur place, qui réussissaient... En fait je me suis senti un peu confiné, pas que physiquement, mentalement je n'arrivais plus à profiter de la vie. Bref, je suis tombé dans un... Je ne dirais pas une dépression, mais des moments durs. Des moments durs, des moments de doute. "Qu'est-ce que je vais faire ? Et si je n’y arrive pas, est-ce que j'y arriverai encore ?". Et à ce moment-là il a fallu trouver des êtres proches, les parents, pouvoir communiquer. Dire "oui bah à tel niveau si tu travailles, ça va payer." Essayer de nouveau de sortir. Moi, j'ai réussi... J'ai ma copine qui m'a beaucoup aidé dans cette étape-là. Ça m'a permis de sortir, d'aller la voir, même si les choses étaient fermées il y avait d'autres activités, on allait marcher, on allait faire du sport ensemble. Il y avait un contact humain qui était indispensable, même s’il n’était pas énorme, comme on connaissait d'habitude. C'était intéressant et ça m'a permis de sortir. Mais c'est vrai que le soutien de mes parents a été important. Soutenir, que ce soit dans le changement, c'est-à-dire "au pire des cas tu changes, tu réussiras à changer" ou bien – ça c'était plutôt du côté de ma mère – et plutôt du côté de mon père ça a été "continue là-dedans, persévère." Mais c'est vrai que, psychologiquement, quand on voit la chose, on est dans quelque chose qui est déjà instable, et quand il y a quelqu'un qui nous force en nous disant "oui, il faut que tu réussisses, tu réussisses, tu réussisses", ça peut être déroutant. Ça peut dégoûter de la chose. Et c'est pour ça qu'il faut trouver cet équilibre entre se laisser le plan de sortie, en sachant que si ça ne réussit pas dans cette voie-là, ça réussira autre part, mais de l'autre, continuer à persévérer dans ce qu'on fait et essayer de tout faire parce que ça va réussir. Parce que si d'autres ont réussi, pourquoi moi je ne réussirais pas ?

Mirza – C'est génial. Et toi, à la fin de cette année, est-ce que tu as l'impression que ton année était plutôt une réussite, que tu as réussi à faire ce que tu voulais ?

Raphaël Personnellement, la méthodologie de travail à la maison, étant donné que j'étais dans de bonnes conditions, a fait que... Je travaillais, j'ai réussi quand même... C'était plus du tout comme au premier confinement où je ne sortais pas, j'étais vraiment enfermé chez moi. J'ai réappris - même si les heures étaient données - le peu d'heures que j'avais : m'obliger à sortir, m'obliger à retourner courir, m'obliger à aller un peu plus vers les gens pour retrouver une vie sociale en gardant les gestes barrières, bien sûr. Mais pour moi, c'est une réussite. À l'heure actuelle, j'ai fini mon deuxième semestre, je commence à avoir des notes. Rien n'est joué, mais c'est quand même une réussite. Au pire des cas, c'est une expérience et il faut toujours garder toute expérience comme positive.

Mirza – Super. Et je voulais te demander, tu te définissais comme un épicurien ?

Raphaël – Ouais.

Mirza – Est-ce que tu peux élaborer un peu là-dessus ?

Raphaël – Ouais, exactement. Ça remonte à assez longtemps, c'était au début du lycée. Une personne m'a demandé "qu'est-ce que t'aimes ?" et j'ai répondu "j'aime la vie" en fait. Pourquoi j'aime la vie ? Parce que chaque jour, on est là, même s'il y a des problèmes parce que la vie est semée d'embûches, il faut savoir les esquiver et c'est ce qui fait qu'on est toujours en train de se dépasser soi-même. La vie comme ça n'est pas monotone. Des fois on se dit "ça tombe que sur moi" mais en fait, ça tombe sur la personne d'à côté, mais c'est d'autres choses, la vie qui est faite ainsi. Donc il faut s'adapter et il faut profiter de ce qu'on nous offre. Donc, aimer la vie. Aujourd'hui les terrasses sont ouvertes, aller en terrasse sans excès, mais profiter de ce qui nous est offert. Réapprendre à apprécier ce qu'avant on n’appréciait pas en fait, les petits plaisirs de la vie, pas forcément des choses abondantes, non. Juste aller se balader longtemps, voir le soleil se coucher – c'est des choses bêtes – aller courir en forêt, recommencer à faire du sport avec ses amis, aller faire un barbecue un samedi midi, un samedi soir. Voilà, c'est ça. Les plaisirs de la vie. Ouais, un épicurien vraiment, aimer être curieux, découvrir d'autres choses, s'ouvrir au monde, aller vers l'autre. C'est ce qui est important aujourd'hui et c'est ce qui me définit. Il faut apprendre de partout, il faut tirer de partout ce qu'il y a de bon à prendre. Des fois, ce qu'il y a de mauvais à prendre il faut le prendre et se dire "ouais, j'ai fait ça au premier confinement, ce n’était peut-être pas ce qui était le plus smart. Je change."

Mirza – Et au niveau de l'hypocondrie, puisque tu en avais parlé, comment ça se passe en ce moment ? Ça va mieux ?

Raphaël Ouais en ce moment ça va un peu mieux parce que je me suis fait vacciner. C'était un devoir citoyen pour moi, parce que ça va être bientôt une obligation pour tout le monde je pense. Par rapport à mes parents, même si ça n'empêche pas de transmettre le virus, ça affaiblit la gravité de la chose. Donc bon, déjà un peu plus rassuré. Et puis il faut continuer à garder les gestes barrières, garder les distances, aérer... Après, mon hypocondrie elle est là, sur d'autres maladies de temps en temps. Je me fais piquer par quelque chose, je pense que je vais finir à l'hôpital le lendemain. Je vais voir le médecin très rapidement quand il y a quelque chose qui ne va pas. Des prises de sang, des machins... Ça reste modéré par rapport à ce que c'était, ça s'est amélioré parce que ce n’est pas possible d'aller chez le médecin tous les matins.

Mirza – T'as pris conscience de ça toi-même ou c'est des gens de l'extérieur qui t'ont dit "oula, qu'est-ce que tu fais ?"

Raphaël – Bah il y a aussi les gens de l'extérieur, parce qu'au bout d'un moment on m'a dit "et moi, mes maux ? Moi aussi j'en ai et pourtant je ne dis pas tout". Et des gens qui avaient des plus grands maux que moi. Et au bout d'un moment, il faut se dire qu'on est jeune, on fait du sport, on prend soin de soi. Et avec ce genre de choses, les facteurs de risque sont réduits.

Mirza – Ok, super. Merci beaucoup Raphaël. Est-ce que tu voudrais dire quelque chose en particulier au sujet de la santé mentale des étudiants ?

Raphaël Je pense que est dans un pays où on a la chance d'étudier. Il ne faut pas le prendre comme une corvée, il faut le prendre comme une chance, comme une découverte. Il ne faut pas avoir peur de l'échec. Il ne faut pas avoir peur... Il faut y aller, il faut se donner les moyens. Il faut vraiment tenter, c'est vraiment la base des études. Il faut être présent, s'imposer une rigueur – une rigueur qu’on n’a pas tous, mais qu'il faut essayer de s'imposer. Et si la rigueur y est, ça paiera.

Mirza – Ok, y compris pour ceux qui vont un peu moins bien, tu leur dis quoi ?

Raphaël Croyez en vous, soyez rigoureux, essayez de vous concentrer sur vos objectifs : être avocat, vouloir partir en vacances, gagner de l'argent... Chacun, on a nos objectifs. Tous les objectifs se respectent. Certains ont envie de travailler dans l'humanitaire, il y en a qui vont travailler pour acheter une maison, pour acheter une voiture. Il y en a aussi qui vont travailler pour être tranquille, pour être paisible, pour construire une famille. Chacun a des objectifs et il faut se tenir à ça. Et nos objectifs changent mais il faut toujours en avoir. Et il faut s'écouter soi-même et être conscient de ce qu'on fait tout le temps. Oui, et pour moi, ça passe par la rigueur.

Mirza – Super. Dernière question, je voulais te demander qu'est-ce que tu veux faire après l'obtention de son diplôme, et les études en général ?

Raphaël – Déjà en septembre je ne pensais pas être en droit... Donc la vie est faite de tournants. Ce n'est pas forcément tout tracé... Même si on a des objectifs, ils peuvent changer, c'est ce que je disais avant. J'aimerais déjà faire un master, rentrer dans un master de droit des affaires peut-être. Voilà... Il faut encore que je découvre. Mais oui, peut-être que le rêve... Je pense que comme tout étudiant en droit, c'est peut-être de passer le CRFPA pour devenir avocat.

Mirza – Ok, merci beaucoup Raphaël.

Raphaël – De rien.

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